30. mars, 2017

Pourquoi Descartes n'est pas cartésien

Descartes n'était pas cartésien, il ne pouvait certainement pas l'être. Il faut toujours boire, goûter, savourer l'eau à la source. L'eau vive, la source vive. Les eaux croupissantes, celles des affluents secondaires sont sans saveur. De nos jours où les dépôts, les sédiments de culture sont innombrables, c'est une tâche ardue,  à la limite impossible.

Descartes est un poète, ses lettres révèlent l'homme vivant, et même le trop célèbre Discours débute comme une autobiographie ; c'est un roman, l'histoire d'une vie.  Je ne sais plus exactement si c'est dans l'une de ses lettres que j'ai trouvé ce conseil de toujours goûter l'eau à la source. De toute façon c'est probablement le conseil d'un ancien, d'un grec ou d'un latin, et les philosophes chinois de l'époque classique ont pensé de même ; l'érudition est inutile, il n'existe pas de propriété privée des idées, Dieu soit loué. Les idées remontent à la nuit des temps, il existe toujours un devancier, un précurseur. Les grandes idées étaient là avant le calendrier, avant l'écriture, on imagine très bien d'ailleurs cet homme de la préhistoire qui va à la source, qui se dirige vers la source, et qui évite les eaux stagnantes, par instinct et par expérience. Toujours provocateur, Cioran s'exclame qu'on ne trouve dans les librairies que les déchets de la littérature, affirmation très exagérée, qui voulait dire qu'il n'est pas aisé de trouver le livre-source, le document qui éclaire au lieu d'obscurcir ; le mot, le concept, l'idée qui illuminent. Ici encore, je ne sais plus qui a dit qu'avoir des idées était très difficile et que, dans tout le cours d'une vie, on n'en a jamais qu'une, ou deux -- au plus trois.  En entendant parler, débattre, discuter -- mot si proche de disputer -- palabrer, j'ai parfois ou souvent l'impression que saisir une idée est un miracle, et que peu savent ce qu'est véritablement en émettre une.  Le mot "idée", quand on y réfléchit, est très beau, et très mystérieux. Une idée vivante provient moins du cerveau que du coeur, et de l'imagination, de l'imagerie mentale, de l'émotion, de la palpitation nerveuse. Tous les éléments dont nous sommes la coordination, la somme harmonique sont à mobiliser pour l'atteindre, du corps, du sang et des os, à l'âme, en passant par la raison, la logique et l'esprit ; c'est un énorme travail, une énorme souffrance. Je sais très bien qui a dit que la vérité, finalement, était seulement peut-être une excitation nerveuse, un spasme nerveux, mais je préfère ne pas donner son nom, car ce musicien, ce penseur a mauvaise réputation et peut-être d'ailleurs n'a-t-il fait que répéter ce qu'il avait lu chez Lichtenberg, ou quelqu'un d'autre.

Il m'est arrivé d'observer tout à coup un compatriote dans un petit restaurant français de Tokyo, non loin de l'Agence de coopération, non loin aussi du lycée franco-japonais, dans le quartier d'Iidabashi ; pendant des années je n'avais jamais observé de Français, j'étais le seul Français travaillant à l'Agence, et il n'y en avait pas non plus dans le quartier que j'habitais près de Honanchô ; et tout de suite j'ai pensé : "  ... mais c'est incroyable, il a l'âme comme chevillée au corps ... " En y réfléchissant davantage, ce phénomène me parut signifier que les Japonais étaient plus cartésiens, en ceci que leur corps et leur esprit, leur mental, leur expression verbale, tout était en eux plus détaché ou détachable, mais qu'en même temps, une méthode de réintégration était à l'oeuvre, pour éviter les accidents de la dissolution complète. Plus forte fission et plus forte fusion, à la fois. De même qu'ils pouvaient être beaucoup plus lents, beaucoup plus calmes, et simultanément à volonté, beaucoup plus rapides, prestes, véloces, comme les adeptes des arts martiaux. C'était une sorte d'élargissement du cadre général ... ( à suivre)