28. mars, 2017

Force et faiblesse, avantage et désavantage de la tenue d'un blog

Impression d'avoir un organe de presse à sa disposition. Sensation exaltante. C'est un pouvoir, mais aussi une responsabilité, une charge. Tout pouvoir est un péril.  Une chaîne. Une ancre. L'ancre de l'encre. Ces légers glissements de sens de la langue française sont délicieux, s'ils sont bien traités, considérés avec attention, avec grand sérieux. Merveilleuse ambiguïté souvent riche de pensée. Ainsi l'Avent, avant le grand évènement qui va suivre. 

Le blog est un instrument, un pouvoir, dont je me garderai d'abuser. Car je peux dire ici n'importe quoi, parler de n'importe qui, ce que j'éviterai soigneusement de faire. Quand un livre est publié, il est impossible de le retoucher, de corriger ses erreurs, avant sa réédition éventuelle. Ici le livre est vivant, en activité, en action perpétuelle, en gestation jour et nuit, et sans fin.  Le livre naît et s'agite, remue comme un nourrisson ; geint, gémit en public. L'auteur est l'éditeur.  Liberté grisante. Dangereuse comme toute liberté.  Non sans revers. C'est exactement ici que la mise en garde de Cioran, ou de Chardonne (écrivain, et en même temps l'éditeur de Stock) est la bienvenue : malheur à l'auteur, l'artiste,  qui a trouvé son public, ou son genre, sa manière, sa recette, sa formule qui lui assure succès, argent, renom, renommée, titres, honneurs, fausse gloire. C'est au contraire l'obscurité, l'insuccès, l'échec, la mise à l'écart qui sont les vraies valeurs ; et combien plus aujourd'hui. Déjà Descartes (j'y reviendrai) explique dans ses lettres, que j'ai lues au Japon, qu'il ne publie qu'à contrecoeur ; il craint de perdre sa tranquillité, condition de sa recherche, de ses travaux, du doux et âpre labeur qui est sa consolation et sa passion dans l'exil, il n'a aucune envie de faire parler de lui, d'attirer l'attention; au contraire il se cache, il se dissimule ; le plus grand philosophe français fuit Paris et la France. A rebours, Sartre semble dire que le texte est toujours un dialogue entre l'auteur et le lecteur. Or lire est une activité passive :  le lecteur croit tout bonnement qu'il écrit ce qu'il lit, quand il y acquiesce.  Il y a avantage à ce que l'écrivain n'écrive que pour lui-même, dans le secret, sans espoir de publication, sans visée ultérieure ; de même que les plus grands interprètes disent qu'ils ne jouent pas du piano pour l'audience, mais pour eux-mêmes. Là est l'obstacle principal du blog en comparaison de l'ancien journal intime. On y est moins libre, on y est un peu comme en conférence ; il y a des choses ou des sujets que j'hésiterai probablement à aborder ici.  

Comme la cuisson d'une céramique, ou la trempe de l'acier, la publication est une naissance. Le livre paraît, voit le jour. De même le concert, l'oeuvre jouée en public pour la première fois, la première représentation au théâtre.  Dans ces deux cas, la création est suivie d'un mûrissement, d'une maturation, d'un épanouissement ; à quoi succèdent fane, dessèchement, pourrissement, si un temps de repos, de repli n'est pas respecté. Ainsi Chardonne, avec sa double expérience d''éditeur et d'auteur, évoque la "mort" d'un livre. Un livre réussi, c'est celui dont cinq cents personnes continuent à parler pendant  vingt ans, dit Morand.  Une pensée peut aussi mourir - on n'en parle plus, on s'en est lassé, on s'en moque --  ou vivre, ou revivre, survivre ; ressusciter.

L'essentiel, finalement, c'est la vie, le feu dans le cratère, le volcan. La chaleur. Le rayonnement, les radiations.  Y compris la glace qui brûle. Au sens où madame Simone, la comédienne, disait que Romain Rolland lui faisait l'effet d'un feu dans la glace, L'italien est ici plus expressif que le français : con fuoco ; "il piu con fuoco possibile" comme dit Chopin dans ses Etudes (1). Chopin, ce grand mystique inconnu et décrié.    

 

note 1 : en réalité "il piu forte possibile" dans les Etudes op 25 n°10 et 12, mais c'est la même chose.