26. mars, 2017

Mes quatre amis de toujours

Teilhard de Chardin, Proust, Romain Rolland, Simone Weil ...

Je doute que vos quatre noms aient jamais été réunis. Romain Rolland n'aimait pas Proust, et Simone Weil, je le crois, demeurait inconnue de lui. J'ai plaisir à vous réunir ; à vous remercier des heures splendides, délicieuses que vous m'avez données ;  à rendre grâce, à louer votre aide bénie au long des années.

Teilhard de Chardin, c'est pour moi ces pierres que je collectionnais à treize ans, tout en tentant  de lire votre biographie : votre départ pour l'Ordos, votre expédition  en terre jaune, votre Hymne à la matière , car la matière elle-même est sacrée, considérée avec sagesse, maniée avec prudence ; votre audace, votre courage  à écrire à votre ami, le père Valensin : "Si l'église nous a trompés", voulant signifier, je le crois, que l'église, comme toute organisation humaine pouvait se tromper elle-même.

J'aimais le beau et grave nom de Pierre.  L'une de mes pierres, ma préférée, était une pierre volcanique, de couleur brune, toute ridée, comme tourmentée, torturée par le feu, laminée, elle avait passé par des épreuves, je le sentais, je le pressentais ; peut-être venait-elle de l'Auvergne, de ces volcans éteints, inactifs, non loin de votre demeure familiale, cet impressionnant Massif central, jadis encerclé par la mer, un milieu japonais, où peut-être des hommes hagards et graves, sans écriture, créaient, développaient leur langage, en se nourrissant de poisson cru, selon Leroi-Gourhan. Une  autre de mes pierres était un énorme coquillage, dans lequel, en prêtant bien l'oreille, la mer bruissait, les vagues, la houle, les ouragans, les typhons ; c'était pour moi l'appel de la mer, et peut-être l'appel du Japon. Toutes ces pierres étaient amassées dans une boîte en carton, qui devait être banalement une ancienne boîte de chaussures.  Ma mère craignait la poussière : bien que férue d'éducation et d'études, elle ne me prônait pas la voie de la paléontologie ou de la lithologie.

Proust, c'est pour moi Mâcon, le train qui m'y emmène et dont je peux ouvrir les fenêtres, à la tombée du jour. L'odeur du foin me grise, j'ai quatorze ans et demi, je tente de lire ce livre au titre magique, envoûtant et obscur : A l'ombre des jeunes filles en fleurs. Mâcon, c'est comme une autre Capoue, perdue en Bourgogne, c'est le début de mes malheurs, ou de mes bonheurs, de mes errances de pauvre hère. Au risque de fâcher et de troubler, je dirai que Proust n'était pas insensible aux vraies jeunes filles ; pour preuve ce bref passage, au début du Côté de Guermantes, où il est séduit et attiré par une silhouette féminine sur le pavé, dans la pénombre, au crépuscule, cette ombre sur le trottoir est à coup sûr féminine. On a trop insulté Proust, on s'est trop moqué de lui, c'est un enfant, il porte sur le monde son regard d'enfant, un enfant désolé, attristé, mais qui veut comprendre, qui cherche à comprendre, à  philosopher : voyez, entendez comme il suit le sillage de Descartes, le style de Descartes, à la fois naïf et argumenté, un Descartes qui n'est pas cartésien, j'y reviendrai. 

Romain Rolland est le grand maître, un peu moralisateur, dédaigneux du style,  mais si grand tout de même, le Goethe français inconnu, peu connu, méconnu. Je l'ai connu tard, avant de partir en Chine, où j'emmène -- qui sait pourquoi ? -- le premier tome de l''Ame enchantée . Mon professeur de littérature, l'ami d'Aragon, Michel Apel-Muller, me fait honte, à quinze ans de n'avoir pas encore lu Jean Christophe, moi qui aimais tant la musique, le piano. Je mis des années à lui obéir, ce titre ne me plaisait pas, ne m'enchantait pas. Et maintenant, moins les parties non publiées du Journal où sont dissimulées des vérités politiques toujours choquantes, je connais son oeuvre entière, ou presque, son théâtre ingénu, Saint-Louis, Aert, Le temps viendra, les trois tragédies de la foi, peut-être plus grandes que celles de la révolution. Tout un théâtre oublié, écrit pour rien, pour l'amour de l'art et l'amour de l'humanité, par un enfant qui dévorait, volume après volume, Corneille et Shakespeare, couché, non vautré sur le tapis de la bibliothèque de grand-père, le notaire.

C'est lui qui, en 1939 ou 1940, sans croire lui-même, ne croyant plus à rien, s'exclamait, criait dans une lettre à ses jeunes amis de la rue d'Assas, tardivement attirés par son oeuvre : "Il faut former des prêtres."

Simone Weil, c'est l'amie de mon retour de Chine et de ma découverte du Japon, je me suis promené dans le parc de Mi-na-mi-a-sa-ga-ya, le deuxième tome de ses Cahiers, ou le troisième, je ne sais plus, à la main, son portrait orne la couverture  ; son visage disgracié, ses yeux troubles de myope, de voyante, son mal de tête incessant, je compatissais à tout, j'aimais tout ; elle était ravie, enchantée de visiter le Japon. Elle m'a mené vers celle que l'on nommait la Simone Weil japonaise, en l'université Sophia à Tokyo, une entrevue inoubliable pour une raison simple : nous ne nous sommes rien dit, nous n'avions rien à nous dire. 

Quatre noms  sur lesquels  j'aurais tant à écrire.  

Je sais bien, en réalité ce qui vous unit tous. C'est un désir et un idéal de fusion et de pureté. Vous êtes comme des enfants rêveurs, l'esprit d'innocence vous anime, vous inspire. Je vous imagine au paradis, devisant ensemble dans un petit jardin plein de fleurs et de fruits ; nombre d'oiseaux s'amusent à voleter autour de vous, tout en picorant des fraises. De loin, vous contemplez la terre où vous avez longtemps combattu, chacun à votre manière. La nostalgie du passé vous prend, mais sans excès : qui pourrait affirmer que vous êtes en exil au paradis ? Mais voici que vous vous exclamez, que vous sanglotez, que vous vous indignez  : ce que vous apercevez sur cette terrible terre ne vous plaît pas du tout. L'envie vous prend d'y revenir, d'y demander, d'y exiger la parole, d'y reprendre la parole, et le vain combat.