21. mars, 2017

Carême, exact contraire de carnage

Carême, carnage, ces mots français opposés, émouvants dans leur candeur grave, portés, cultivés longuement par des ancêtres ingénieux, attentifs. L'un blanc crème, l'autre noir. Carême est de l'ordre du rêve. Je me souviens tout à coup d'une pianiste japonaise me disant qu'elle ne comprenait rien au Carnaval de Schumann, qu'elle ne pourrait le jouer, parce que ce vocable de Carnaval, s'il est traduisible en japonais (sha-niku-sai : "la fête pour remercier la chair"), n'évoquait rien de précisément concret pour elle ; je ressentais dans cet aveu une sourde hostilité, un léger mépris et un détachement pour les joies de la chair, de la bonne chère.  C'est ici que le versant spartiate de son pays entrait en conflit avec l'atmosphère parisienne de légèreté inattentive et de jouissance sans entraves. C'était pour moi un exemple de plus de l'énorme, l'inimaginable, l'incroyable distance qui sépare l'orient extrême de l'occident extrême, lequel ne se conçoit pas comme extrême.  Un éloignement culturel non moins essentiel pour expliquer le monde, éclairer un petit peu le monde, que la trop citée division nord-sud qui serait celle -- et j'en doute -- entre la richesse et la pauvreté. Tant il est vrai que nous errons tous comme des aveugles tâtonnant dans nos nuits. Je me souviens encore de cet Indonésien, Juli-san, que Nataya me disait si religieux, qu'il n'avalait pas sa salive pendant toute la durée du jeûne diurne du ramadan, jeûne si secret que j'étais bien incapable de savoir qu'il le faisait, alors que son bureau était si proche du mien, à l'Agence -- à peine était-il un peu plus pâle qu'à l'accoutumée. "Jeûne", ce mot qui, de par l'inventivité d'ancêtres dont la profondeur n'exclut pas l'humour, mais exclut bel et bien la lourde plaisanterie bête, écarte ce que Hugo nommait la fiente de l'esprit, c'est-à-dire le mauvais esprit, --  joue avec le mot "jeune" et cherche à nous élever;  à nous insuffler de l'énergie et de la joie pure, tout en se distinguant du latin, cette langue véritablement divine, si proche du japonais d'ailleurs, par le jeu délicieux de ses nombreuses voyelles. 

C'est alors que, soudain transporté par ici, on entend un prêtre dire sans sourciller que le Carême en France est "light", par tradition, voulant dire sans doute, non par impudeur mais en complète inconscience, qu'il est, toujous par tradition, "heavy", et l'excuser rapidement d''être ainsi.

Il y a longtemps que le Carême n'est plus le Carême, il y a longtemps, fort longtemps, que les mots ont perdu leur sens. Il y a longtemps, sans doute, que le prédicateur ne tonne plus à Notre-Dame, ne sermonne plus. Bossuet, Bourdaloue sont très loin de nous. Que le Carême s'approche, se rapproche un tout petit peu d'un Ramadan, et donne un sérieux nouveau à la civilisation, et la fasse prendre au sérieux par les autres, par ses rivaux naturels, voilà qui est beaucoup demander, voilà qui est exclu, voilà qui n'est pas de saison, pas encore de saison, nullement de saison. Il aura fallu que je me rende longtemps, dix-neuf ans, au Japon, à l''extrême bout de la terre, cette terrible terre, pour faire le chemin, pas à pas, péniblement, comme par grand  hasard, au long des années, le trajet du végétarien : de la viande rouge à la viande blanche ; du poisson gras au poisson maigre ; pour finir par les crustacés, en l'occurrence pour moi par les pasta italiennes aux praires à Higashi-Ginza, non loin du haut-lieu du kabuki. 

Et n'est-ce pas encore une pianiste, une autre pianiste japonaise, très âgée, qui me disait, dans sa sagesse, qu'elle était une "fausse" végétarienne, voulant dire qu'elle s'accordait, de temps en temps, et comme sans y penser, quelques licences, (licences avec la tradition, comme Beethoven dans la très complexe fugue à trois voix qui clôt l'opus 106), voulant dire ainsi que l'extrême rigueur, finalement, n'est pas même nécessaire, et que les spartiates, après tout, sont aussi des hommes ?

Mais que de dire de celui, que devient donc celui qui n'est ni spartiate ni athénien, et qui de surcroît s'en fait gloire  ?