16. mars, 2017

"L'aléa né de la faiblesse humaine"

Belle et importante expression de Saint-Loup, sous la plume de Proust. Je relis Le côté de Guermantes. Par petites gorgées, comme il faut le faire des grands livres, deux pages à peine, chaque soir. Pour quelque raison, j'avais d'abord compris "'l'aléa-né", sans relation directe avec le complément.

Saint-Loup, à la caserne de Doncières, expose ses idées sur la stratégie militaire devant Proust et un autre de ses amis. D''évidence, ces pages ont été écrites pendant, ou peu de temps après la guerre.  Celle-ci, comme toute chose, comme la vie elle-même, est à la fois un art, une science et une expérience. Il est question d'un règlement militaire, des lois qui s'imposent à la cavalerie, à l'artlllerie, du précédent des illustres batailles. Le lecteur ne s'attend pas à cette petite phrase, qui passe inaperçue.

La faiblesse humaine !  "L'aléa né de la faiblesse humaine." Propos d'église, non de caserne. Propos de philosophe. Ou d'un général inconnu qui s'exprime par la bouche de Saint-Loup, ami de Proust, ami de l'auteur, instruit par l'expérience, une expérience toute fraîche, une terrible expérience. A l'âge des ordinateurs, des robots, des rêves du transhumanisme, de la toute-puissance humaine, des technologies triomphantes, des techniciens en délire, n'est-il pas comme indécent de parler des aléas, et de la faiblesse humaine. "L'aléa né de la faiblesse humaine" !  Cette expression, que je n'ai pas très bien comprise à première lecture, m'a plongé dans l'abîme d'une réflexion dont je ne ressors pas sans vertige.  Expression incongrue en 2017. Expression de 1917. Est-il encore permis d'évoquer les aléas, et de parler de faiblesse humaine ? Or, derrière les décors, les paravents, les parades, les bravades, les rodomontades, les mots figés, les expressions froides, les pensées vagues, les pensées mortes, les "voilà ! voilà ! ", en réalité, tristement, tragiquement, tout n'est-il pas "aléa" et "faiblesse humaine " ? Et n'est-il pas comme interdit de le dire ? férocement interdit de le dire ?

Ces mots tout simples, nus, anodins, si peu à la mode, un mot latin joint à un mot si asiatique, mot du désert, mot de judoka, d'art martial : aléa ! faiblesse humaine !