14. mars, 2017

Les grands morts nous parlent et se font de grands soucis pour cette terre

Il fut un temps au Japon où je me demandai, soudain, si les sages de tous les temps et de tous les pays ne s'étaient pas fourvoyés. A entendre le discours dominant qui, même au Japon me parvenait, vendre, se vendre, consommer, jouir, savoir, posséder, accroître ses biens et ses connaissances, lutter, se battre, entrer en compétition, emporter la victoire, entasser, accumuler, thésauriser, rien de plus ne justifiait de vivre et de mourir sur cette terre.

D'un autre côté,  fort heureusement, une culture ancestrale, une innocence primitive, une religiosité omniprésente, un esprit  d'enfance, cette juvénilité d'un esprit candide proche du ciel, puisqu'un proverbe japonais affirme qu'un enfant  porte sa tête tout près des cieux, avec une sublime ingénuité, tous ces éléments silencieux, pendant dix-neuf années, me soulevaient nuit et jour ; je vivais dans un état d'exaltation, un enthousiasme qui ne me quitta plus. 

La vérité a été affirmée, exprimée, exposée depuis très longtemps, depuis toujours, avant l'invention des écritures, et même avant les langages et les signes. Car elle est le signe en soi, le signe suprême, en sanskrit le linga, le lien, le joug du yoga, le signe par excellence. Ce signe absolu ne se démontre pas, ne s'enseigne pas, il se montre, se communique, se transmet dans le mystère. Cette vérité, comme l'a observé Goethe, doit simplement être réadaptée, sous une autre forme,  à chaque phase de l'Histoire.

Il est à craindre que le monde contemporain ne s'aperçoive, dans la douleur et l'effroi, qu'il s'est égaré, que c'est lui qui s'est fourvoyé, et non les sages de tous les temps et de toutes les cultures. Les esprits éminents du passé, les génies, les saints, les grandes âmes n'ont pas entièremenr délaissé cette terre, ils nous accompagnent, nous avertissent et nous protègent.  C'est grâce à eux, à leurs efforts, à leurs épreuves,  à leurs souffrances,  que l'état des choses continue à se maintenir, à chaque seconde, au lieu d'empirer davantage.

Comme effrayées par la difficulté de s'unir davantage, de s'ouvrir davantage, de s'embrasser davantage, toutes les grandes cultures se replient sur elles-mêmes, sur leurs racines, leurs sources, sur les richesses de leurs traditions particulières : l'Inde sur son yoga ; le Japon sur la voie des dieux, le Shintô ; la Chine sur ses empereurs légendaires et sa philosophie antique ; les Etats chrétiens sur le christianisme, les Etats musulmans sur la religion musulmane. Or la fusion s'opérera, continuera et s'approfondira, fût-ce par le conflit, dans le tumulte et le désordre, à travers les souffrances. Le repli, la fermeture,  l'enfermement ne sont plus possibles.

Les sages, les grands morts sont les gardiens de la flamme de l'enthousiasme et les ennemis de la désespérance. En toutes circonstances, ils prient et chantent pour la terre.