11. mars, 2017

Pensées négatives et pensées positives, force du mal, force du bien

Caïn et Abel. Et ce proverbe ou cette maxime arabe : puisque même deux frères ne peuvent s'entendre, que dire de tous ceux qui ne sont pas frères ?  Frères en tant que personne ; frères en tant que culture, nation. Quelle est la frontière qui n'a pas été source de conflit ? Le proche, le voisin est mon ennemi. Ces pensées m'ont obsédé au retour. Tout de suite j'ai écrit un très court article :  "Fin de l'Histoire ou recommencement de l'Histoire ? " Et c'est presque face à Notre-Dame sur la rive gauche, dans ces rues médiévales où errent des fantômes, la rue de Maître-Albert, qu'une nuit, dans la féerie des lumières, pris, repris  moi-même par cette sorte de surexcitation affolée qui, dit-on, faisait croire à un visiteur coréen que tous étaient ici sous l'emprise du haschich, que je me suis mis à penser que ce petit continent européen, petite péninsule de l'Eurasie, beaucoup plus petite qu'elle ne se l'imagine, était une île assiégée, une forteresse assiégée, et pire encore, plus terrible encore, qu'un jour viendrait où elle serait obligée de renier ses droits de l'homme, dont elle est si fière -- à juste titre -- mais alors, pour platement se défendre. C'est ici, à ce point exact, que la géo-politique, la politique, le réalisme des  relations internationales, tout ce qui est en apparence sage et de bon sens ne me satisfait plus, et qu'il convient de se hisser à un stade plus élevé, plus difficile, presque inaccessible, passer sur un autre plan, accéder à un autre ordre des choses. Un plan divin, un plan cosmique, un plan christique, un plan bouddhique, les mots sont rares et durs à trouver, à émettre ici ; il n'est pas facile, pas donné à quiconque de respirer à l'aise ici. L'oxygène manque, l'azote y abonde, signe, signature des diables. Les mots contemporains véhiculent de terribles forces négatives et maléfiques, plus encore le français moderne asséché, sec, terre-à-terre, vidé de poésie, trop abstrait, trop logique, au sens où Cioran disait qu'il n'est pas facile de devenir insensé dans cette langue ; et que passer au roumain, revenir au roumain pour lui, était abandonner le contrat, le juridique, le diplomatique, pour rejoindre la langue du coeur, la langue de l'exclamation, de la déploration, de la litanie, de la plainte désolée. Sans fixer le mal, sans une pénétration poussée dans le mal, les racines du bien demeurent en surface ; qui entre profond dans le mal, dans l'entendement du mal, la compréhension désespérée du mal, entre profondément dans son contraire. Elargir les proportions du tableau, accentuer les contrastes, en direction du violet aigu, ou du rouge chauffé à blanc : la quantité de bien et la quantité de mal peut-être s'égalisent ; comment leur qualité s'égaliserait-elle ? comment l'au-delà de la quantité de bien et de mal, n'arriverait-elle pas au bien, par le choix, la décision, l'obstination d'une seule main, imposée à la balance pour faire pencher l'unique plateau du bien ? C'est ici que m'obsède depuis hier ce titre de Victor Hugo, titre tardif de ses dernières années : La pitié suprême. Accéder à la pitié suprême, en soi-même, déjà pour soi-même, et plus pénible, plus rare encore, s'y maintenir en toutes circonstances, en présence d'autrui, face à lui, devant son regard de juge, face à celui qui hélas juge ; y rester stable, s'y établir en toute situation, se fondre, se confondre en la pitié suprême, atteindre, rejoindre l'ultime compassion, embrasser et chérir la compatissance, ce mot si beau, ce mot sublime, peu y sont parvenus, seuls les plus grands poètes, les plus grands artistes  s'y tiennent ; c'est là que se tient Shakespeare, c'est là que se tient Dante, Bach, Beethoven, et même Chopin en maintes oeuvres, les grands mystiques de la musique, les grands sacrifiés de l'art, ceux qui ont tout donné, et dont souvent la vie a été si brève, comme un éclair, un grand Z, un zigzag fulgurant de tendresse, une adoration qui pardonne et comprend tout, au-dessus des amours et des haines, dans une indifférence non froide mais brûlante. Et c'est là le royaume des saints, parmi ceux seuls qui sont revenus de l'enfer : la sainte indifférence.