6. mars, 2017

Prestiges et mirages de la sinologie

Pour dire très brièvement les choses, après une passion pour la philosophie générale, le cours de l'Histoire m'a aiguillé vers le chinois, la Chine et la sinologie, seconde passion, qui elle-même m'a mené au Japon où je me suis attardé longtemps. J'ai le souvenir d'une discussion à Nagasaki sur la notion de civilisation. Il est hors de doute qu'il existe une civilisation chinoise et une civilisation grecque, ou gréco-latine. Mes auditeurs japonais n'osaient m'affirmer qu'il existe une civilisation japonaise, j'osais encore moins soutenir qu'il existe une civilisation française. Civilisation n'est pas un vocable à utiliser avec légèreté. Je remarque que les conférences du Carême (j'y reviendrai) prennent pour thème : Culture et évangélisation, le Christ et la culture. La culture était si brillante, si particulière sous les dynasties Heian ou Edo que l'observateur amoureux du Japon  est tenté de parler de civilisation japonaise . C'est ce que mes auditeurs japonais, dans leur grande modestie, brûlaient de me dire, et ne m'ont pas dit.  A l'inverse il m'est arrivé de croiser une Chinoise m'affirmant sans ambages que les Japonais n'ont aucune culture. Ce qu'elle voulait probablement dire, je l'espère, est qu'ils ne possédaient  pas de signes d'écriture avant qu'ils ne les reçoivent de la Chine. 

Voici un aperçu de la richesse de la culture chinoise. 

1) 我 "wo" est le pronom personnel  de base utilisé couramment à la première personne. Bardé de piques, de hallebardes, hérissé de passions, complexe comme le sont nos "complexes" psychologiques, cet  idéogramme exprime bien nos transports, toute la fureur de notre moi.

Au-delà de ce moi semblable à un hérisson, il en existe trois autres, dont le dessin est très différent.

2)  , "si" qui est employé couramment par les Japonais pour dire "je" '(watashi), indique ce qui est "privé", par opposition au "public". 

C'est le versant juridique, politique, ou philosophique de notre personnalité, en tant qu'elle est autonome, coupée, comme sevrée, séparée d'autrui. 

3) "wu", qui relève de la langue antique, dessine cinq bouches,  d'une façon mystérieuse, comme si nos ouvertures vers l'extérieur, les lieux de passage de l'intérieur de notre corps vers l'extérieur, nous définissaient plus que tout. C'est le moi de la pratique religieuse, sous la forme 悟 de l'illumination, une fois le coeur ajouté à gauche. La  fulguration, le coup de foudre, l'éclair de la compréhension suprême.  En japonais : satoru, satori ; en chinois "wu" encore, mais à un autre ton.  

4) Enfin, la forme supérieure 己 "ji" pourrait exprimer le Soi, l'Ego ultime, transcendantal, mieux, l'Atman sanskrit, ce qui subsiste après réduction, purification, au-delà de l'intériorité comme de l'extériorité. Géométrie pure et énigmatique, sur laquelle le chercheur est libre d'exercer son imagination.  

Tout un livre pourrait être écrit sur ces quatre idéogrammes, moments, figures, étapes du voyage. Apprenti sinologue, mon destin était de traduire et d'écrire des livres savants. J'ai tout fait pour esquiver cette destinée, passant par miracle entre les mailles du Grand Filet. Et je ne le regrette pas un instant.  Car le "logos" des sciences  ne nous a-t-il pas trahi ? Qu'est le vrai logos ? l'Ur-logos, comme me le disait un ami japonais disparu ?  Le vrai logos n'est-il pas vivant, fluide, flexible, souple, léger, invisible comme la grammaire chinoise, comme absente, invertébrée, commandée par l'ordre varié des mots ?  Conclusion provisoire, source d'interrogations et d"étonnements, de controverses sans fin -- j'y reviendrai.