3. mars, 2017

Un drame dans la rue

"Monsieur ..." La voix est faible mais musicale, c'est un homme jeune, un homme français, humble, poli et comme perdu près de la gare, entre la rue de l'Arrivée et la rue du Départ.  Il a senti que j'habite moi aussi un monde isolé et secret, à part, que je suis faible comme lui, pas intimidant, accessible, discret, coupé, séparé, tel un autiste. C'est un homme fort dépourvu pour quelque raison que j'ignore.

"Monsieur ..." Je suis pris dans la foule, le flot, la vitesse du flot, la précipitation de la ville,  je dois descendre un escalier, j'ai compris que ce cas est exceptionnel, uniquement par le ton de la voix, le timbre, sa délicatesse, mais je ne peux m'arrêter. Il est trop tard pour revenir en arrière. Je suis triste, je ne suis pas très fier de moi. Un troisième "monsieur ..."   m'eût arrêté. Que ne l'a-t-il prononcé ce troisième : "monsieur ...'"  Une chance a été manquée. Peut-être est-il au bord du suicide ? peut-être sa demande n'est-elle que psychologique ? de celles que je peux satisfaire, ou même résoudre. J'ai l'air d'avoir de l'argent, alors que je n'en ai pas, j'en ai eu au Japon, et même beaucoup, et cela se voit sur mon visage, dans mes manières. Une différence effarante est qu'à Tokyo on m'a demandé, dans la rue, de l'argent trois fois en dix-neuf ans ; et ici c'est trois fois par jour, au moins, ou davantage, non sans insistance.  Et, dans l'un des trois cas à Tokyo, l'homme n'était pas japonais.  A dire vrai, si un Japonais quêtait dans la rue auprès des étrangers, il serait rabroué par ses compatriotes, ou par la police ; et d'ailleurs, même ici une loi existait, ou existe encore, qui interdit la mendicité dans les lieux publics ; il est possible de dire, évidemement, que c'est une liberté parmi d'autres, qu'il faut conserver cette liberté ultime, une liberté contemporaine. Mais c'est un signe de plus que cette  société est gravement malade, et que tout ce qui semble normal, et comme allant de soi maintenant,  en vérité, n'est pas normal.  

Cet incident douloureux m'en rappelle un autre, à Tokyo. Même au temps de la grande prospérité du Japon, la grande ville cachait des drames, il ne peut pas en être autrement. Je faisais souvent le trajet de Shinjuku à Ginza, sur la ligne rouge Maru-no-uchi-sen. Je remarquais presque chaque matin, venant d'Ogikubo, cet homme de grande taille, au beau visage noble d'intellectuel, un homme cultivé, calme et paisible d'apparence, comme l'immense majorité des voyageurs japonais ; mais ce qui le distinguait entre tous est qu'il transportait toujours un petit tabouret vert, chose très étrange dans le métro. Je crois l'avoir observé des mois et des mois, des années, avant que par hasard, dans une rue transversale de Ginza, l'équivalent des Champs-Elysées de Tokyo, je le visse installé sur son petit tabouret vert, cirant les chaussures des passants aisés ; ainsi, c'était là son gagne-pain. Cette réalité en soi assez cruelle, le fut à son comble, quand un matin, vers onze heures, je vis cet homme affalé dans les couloirs souterrains de Ginza. La foule était si dense que personne ne faisait attention à lui. Bouleversé et épouvanté, car l'une de ses mains se crispait, comme agitée d'un spasme, je m'en fus alerter une hôtesse à un poste d'accueil, non loin, et je peux penser qu'elle fit le nécessaire. Mais plus jamais par la suite je ne vis cet homme dans le métro ; il disparut de mon horizon ce jour-là, je souhaite que ce fut seulement parce qu'on prit soin de lui. J'écrivais alors mon deuxième roman, Le canal de l'exil. J'avoue avoir francisé, pour les besoins de mon récit, cet homme japonais ; c'est le personnage évanescent que j'ai appellé dans ces pages : "Le cireur de chaussures de la Place de la Bourse".

Un drame dans la rue, un drame de plus. Je ne suis ni idéaliste, ni réaliste, ni révolutionnaire ni conservateur. Il en sera toujours ainsi : il y aura toujours des laissés-pour-compte. J'admire les personnes et les organisations secourables qui peuvent aider concrètement autrui, panser les blessures. La vocation de ceux qui ne peuvent pas le faire, qui ne sont pas des infirmiers est autre. En une seconde de pensée élevée d'amour intense, même sans se lever à trois heures du matin pour chanter comme les moines en choeur dans la nuit, il est possible d'aider le monde, de soulever le monde, ou un seul homme, une seule femme ; une onde psychique favorable suffit.  C'est une méthode très orientale, mais universelle, le vrai sens de la prière, qui n'est pas de tout facile à atteindre et à pratiquer. Etre un infirmier de l'esprit, un infirmier de l'âme.

Le cireur de chaussures de la Place de la Bourse est immortel ; il continue sa vie, en un lieu mystérieux, quelque part, avec ses frères, perdu dans la grande ville.