1. mars, 2017

Les six amis de mon retour

Cioran, Léautaud, Cocteau, Jouhandeau, Chardonne et Morand. Six amis, six morts à mon retour, m'accueillant, me réconfortant ... Six écrivains dotés d'un fin et fort cachet d'Asie, dans le style, la pensée et même le visage. Combien heureux eussent-ils été de fouler ici et là, et longtemps, de très près, les terres d'Asie ! Car sans beaucoup voyager (sauf Morand) ils ont ressenti ou pressenti l'universel ; ils ont relié les antipodes ; ce sont tous, à leur manière propre, des bouddhistes d'Occident. Des bouddhistes sans bouddhisme.

Je mets Cioran à part, le plus philosophe des six, qui prend tous les risques, tel un Diogène, y compris celui du déshonneur, de l'insuccès absolu, de la clochardise. Lui qui oscille entre l"extase et le ricanement ; qui ferme portes et fenêtres quand rien ne va ; qui se met au lit en guise de yoga, de nirvana ; qui tourne en rond dans la nuit, en reliant les douze portes du jardin du Luxembourg ; le fils de pope, l'insomniaque, l'enfant de la neige et des Carpates, des hauteurs, qui joue dans un cimetière avec des crânes, et qui échoue dans les marais, les marécages  de Paris ; qui, à la fin, cesse d'écrire, aboutit à la religion de Bach.   J'aime seul son Journal, je me méfie de ses livres où il verse sa lie, le plus noir de lui-même, le poison, ses poisons. A lui seul,  il sauve l'honneur de la philosophie du vingtième siècle ; il a frôlé l'échec absolu, il a tout donné, tout sacrifié.  Il pressent, ressent avec douleur la déchéance, la décadence qui s'avance, il recherche avec acharnement  un remède, il n'en trouve aucun. Il lui manque les yoga pratiques. A l'ami du Père Molinié font encore défaut certains savoirs de l'Orient, inaccessibles alors. 

Léautaud, le farouche indépendant, l'écrivain français, étranger à toute religion , toute profession de foi, et même à toute philosophie. Le Savoyard, l'homme des montagnes. Qu'on lise seulement les premières lignes décousues de son long Journal , on y ressentira cette solitude immense, ce ton de chat infiniment distant,  peureux et penaud, fuyant, furtif comme un Slave, mais se faisant une haute idée de la grandeur, celle du théâtre classique, du théâtre français, dédaigneux du spectacle de la Belle époque, loin des tableaux 1900 de  Paris  : "Petites gens ; petites moeurs".  C'est un bouddhiste qui s'ignore, un bouddhiste sec, refoulant les offenses, les humiliations, et ses pleurs.

Cocteau au visage japonais, lunaire ; l'oiseleur, le magicien, le dompteur, le sorcier ; à l'esprit si clair, si brillant, étincelant, qu'il aveugle, éblouit, et rend difficile la lecture de sa phrase et de son vers. Cocteau l'invisible, l'elfe, le grand coeur caché et meurtri, le douloureux samouraï qui parade, mais souffre et compatit, face aux "sourds et aux aveugles".   Cocteau l'éblouissant Voyant. L' Ange. L'ange qui ne sourit pas, qui ne sourit guère. Le mystérieux.

Jouhandeau, au visage chinois, le mandarin de la Creuse, le subtil, le retors. Le sage, le constant, l'endurant ; atteignant à la maîtrise de lui-même, de ses poisons, ses passions ; mariant les inconciliables ; demeuré enfant, dansant aux bras de la vie et de la mort.

Morand, au visage asiatique, énigmatique, le connaisseur du monde, des affaires étrangères, des intrigues géo-politiques. Le grand styliste dont la phrase lance des éclairs et déclenche  l'orage. Le mélancolique caché, le faux mondain, le taciturne qui ne tient pas en place. Et l'esprit de premier ordre. D'une intelligence suprême, confinant au diabolique, bien éloignée de ce qui est tenu pour normal ; d'une clairvoyance japonaise.

Chardonne, le discret, l'humble, le faux modeste, le sage chinois caché, telle une petite fleur anodine d'apparence, mais très odorante, le maître du thé. Le bouddhiste d'Occident qui ne voulait et ne pouvait rien savoir du bouddhisme.

Tels sont, en peu de mots, mes six amis, le groupe des six, les morts pleins de vie qui m'accueillent et me confortent, au retour.