27. févr., 2017

La pureté de Schubert

Les derniers mois de sa courte vie sont d'une créativité sans égale, il dormait, dit-on, sans ôter ses lunettes pour ne pas être retardé le matin, à son réveil. A la chandelle, sans eau courante, sans journaux, sans ces flux obsédants de nouvelles planétaires qui nous accablent et nous démoralisent, les artistes de ce temps béni ont produit, comme facilement, en nombre, ces chefs d'oeuvre explosant d'une énergie capable, deux siècles plus tard, de nous sustenter : joie profonde, exultation, espérance indéfectible, imbrisable. Je me suis souvent demandé comment réagiraient ces Christ de l'art d'autrefois, s'ils contemplaient, ressuscités, le monde d'à présent. Sangloteraient-ils ? s'exclafferaient-ils ? Je sais qu'il faut parvenir à ce point d'où l'on admet tout, pardonne tout, ne s'étonnant plus de rien. J'ai atteint depuis longtemps, et même dépassé, oui depuis longtemps, ce point. Qu'apportent, qu'ont apporté les indignations morales ?  L'humanité tourne en rond, les pensées, les penseurs tournent en rond. Je suis passé du "j'accuse " au "je m'accuse".  Ne me suis-je pas, un temps,  battu la coulpe de cultiver un art bourgeois ? n'ai-je pas délaissé, un temps, le piano, tout ce que j'aimais le plus au monde ? pour quel résultat ?  Enfant, comme je désirais le cahier vert des Impromptus de Schubert, inaccessible ... Pourquoi n'ai-je pas osé demandé à Carlo Guindani de me le prêter, pour quelques jours ?  Je jouissais de ce long désir insatisfait, j'avais jeté un oeil avide sur les premières mesures de l''opus 142 n° 1  en fa mineur. Fa mineur, tonalité religieuse, contemplative, quatre bémols.  Schubert, dans sa modestie, préfère de loin les bémols aux dièses (quoique je conseille aux  contemporains, au lieu d'ajouter si souvent un bémol, de savoir ajouter un dièse). Aucun interprète n'a encore été digne de la recherche des anges, du dialogue avec les anges, dans cette oeuvre qui fait peur, effraie, épouvante, car longuement, le pianiste y échappe à cette terre, décolle de cette terre qui englue. L'interprétation idéale est muette, par l'écoute intérieure, la lecture seule, intérieure.  Musique intérieure , sans instrument, sans intermédiaire, sans support, sans vibrations sensibles, audibles -- vieille idée chinoise , ou indienne, reprise comme par hasard, plus près de nous, par "Brahms" - tant il est vrai que tout est logique, rationnel, tout est cohérent en ce monde, derrière une forte folie apparente. 

Au mont Cassin, Gide en visite rencontre le doyen allemand qui, très malade,  lit des partitions dans sa chaise longue. "Que lisez-vous, lui dit-il ? Bach, Mozart ? " "Non ! répond-il, je lis Chopin, car sa musique est la plus pure".  J'aime la pureté de Schubert, la chasteté virile et noble de Beethoven. Mais même Chopin, ce grand sensuel, est pur. Tout est pur pour les purs. Même Wagner, qui je crois, dans l''inconscience et contre toute attente, s'est nourri harmoniquement de Chopin, est pur. Tous sont purs et le doyen allemand du mont Cassin était certainement un grand musicien.

La source de la pureté, le secret de la pureté a été perdu par l'Occident. C'est là l'origine de ses malheurs.  Une hyper-érotisation idiote, presque ridicule, une angoisse qui, en sous-main, en dit long, parle d'elle-même, se critique elle-même. Sur ce thème, tout un livre attend d'être écrit. Je suggère à un écrivain inconnu de l'écrire. Si l'envie n'est pas perdue d'écrire des livres ...