22. févr., 2017

La précision chaude (suite)

Même la théologie peut être esclave de la précision froide. A plus forte raison la philosophie ; je n'ai jamais aimé, je n'ai jamais été attiré par la philosophie sèche, la philosophie purement technique. Et en vérité, en tout domaine, la haute réalisation technique, mais froide, prisonnière de la froideur glacée du virtuose ("virtuose" en un sens qui est le contraire, et comme la trahison de la vertu, de l'ancienne  "virtu"") est vouée à l'impuissance. En quelques mots, quelques pas de danse, trois notes, trois touches de couleurs, il est possible d'émouvoir profondément. Et inversement, avec un brio étourdissant, des milliers de notes, de pas, de mots, de notations colorées, mille miettes multicolores d'un impressionnant savoir, il est possible de ne pas émouvoir, de peu faire frémir. et de ne saisir aucune vérité.

Je ne sais plus qui a dit (car j'ai trop lu) que vingt bons vers suffisent à immortaliser un poète.  Qu'est-ce qu'un bon vers ? -- une émotion intense, mais coulée dans une forme, une divine science, une mathématique, un chiffre sublime. Le monde contemporain, y compris en son art, est honteusement débridé, si follement libre qu'il en est devenu esclave ; constat attristant qui peut être étendu à toutes ses manifestations. Il arrive à Hugo, ou Liszt, ces géants, ces titans tout-puissants, d'être moins grands que Fauré ou Verlaine ; il arrive à la grande Thérèse d'Avila, d'être moins grande que la petite soeur de Lisieux. Kunô Akira me disait : je préfère le petit véhicule du bouddhisme Hinayana au grand, précisément parce qu'il est petit. La petite voie est la plus ardue à trouver et à suivre. Au risque de scandaliser, ce n'est pas réduire et ravaler les Himalaya à la butte Montmartre, ce n'est pas  transformer maniaquement toute déesse en petite souillon.