20. févr., 2017

La précision chaude

Entre l'imprécision anarchique qui m'est presque insupportable, en France, chaque matin au lever, une fois sorti dans la rue, dans la jungle, et la précision froide qui, à dire vrai, n'est pas inexistante au Japon, la précision chaude est le meilleur de ce que l'Asie m'a transmis. Une seconde éducation. L'enfer de la précision à Tokyo s'allie et conduit au paradis de l'attention chaude. La moelle chaude circule au creux des os. Ce n'est plus regarder, c'est voir ; ce n'est plus entendre, c'est écouter. C'e n'est plus penser mais réfléchir, c'est-à-dire devenir le miroir. 

Il y a deux jours, je crois avoir été injuste et incomplet. Le sifflement de la langue chinoise "si" (seu) qui rend la mort désespérante, se double de "wang", au deuxième ton, le ton qui monte, qui s'élève, c'est "si-wang" 死亡, ces deux caractères associés qui ne sont plus ni sinistres ni gais, mais à la fois sans illusions et pleins d'espoir, puisqu'ils expriment, dans leur union, la réalité de l'expiration et la métamorphose positive de toute fin. Le français est riche de mots : périr, s'éteindre, expirer, rendre l'âme, et tant d'autres. Le plus beau, le plus riche, le plus  mystérieux est sans doute : "trépasser." Passer outre, avancer en avant, comme de trois pas, progresser vers un insondable, un exprimable qui est l'événement le plus extraordinaire, le plus étonnant de la vie, atteignable en pleine conscience, préparé, visé tel le sommet d'une ascension. Et désiré, et aimé. Le professeur Murai Hisatsugu m'a tancé, trouvant le deuxième chapitre du Sherpa le moins convaincant : "Maîtriser la mort ... !". Je n'aimerais pas le relire, je ne l'écrirais plus de la même façon.  Mais mon audace, ou ma témérité, ou ma présomption, tout cet état d'esprit qui m'effare moi-même, est dû à ce fait, bien réel, que j'ai toujours vécu dans la mort, et comme déjà mort, mes carnets, mes notations les plus anciennes en font foi.  La précision chaude, qui est le privilège des meilleurs poètes, et des meilleurs musiciens, et des meilleurs orateurs, et des grands scientifiques,  et des mystiques concis, non bavards, telle est la voie, le sentier étroit et ardu.