17. févr., 2017

La gargouille

Les mots reflètent très souvent par leur son, leur saveur et comme leur odeur, la signification, ou l'objet qui, peu à peu, par on se sait quelle longue alchimie,  à travers maintes variations et modifications, maints changements de forme, les a façonnés ou fait naître. Certains mots sont monstrueux, ou dangereux ; il ne faut pas les manier sans précaution.  Ils véhiculent des malédictions ; ou parfois, au contraire, une bénédiction, et alors ce sont des onguents, des médicaments. Soit un poison, soit un baume. C'est ainsi qu'en chinois, "si", la mort,  ( prononcé "seu-eu", au troisième ton), évoque un sifflement de serpent, ou une baudruche qui se vide, alors que "sheng", la vie, au premier ton, un ton égal et élevé, chante un air dru, tonique, positif, vigoureux et printanier.

Plus grave, il est des raisonnements, des logiques sophistiques et une façon générale de parler, d'écrire ou d'argumenter qui créent un malaise et emprisonnent le lecteur, ou l'auditeur. Les "gargouilles" nous cernent, nous menacent. Qui en prend conscience se mithridatise : le poison s'affaiblit et perd son effet. Les projections de boue sont à la longue démoralisantes : "Roulons-nous tous dans la boue, comme les petits gorets que nous sommes tous",  semblent nous crier, ou nous susurrer certains discours, certaines images. Et qui veut y échapper est suspect. La malpropreté physique n'est rien, en comparaison de la malpropreté morale. Je ne veux pas changer le monde, il ne changera pas. Simplement dire, avertir. Je revendique le droit de dire. C'est un texte ancien du brahmanisme, en ceci proche des Evangiles, qui déclare que la médiocrité, la tiédeur, est souvent pire que le vice. Car du vice on passe facilement au bien, par une conversion, comme le personnage de l'Innommé dans les Promessi sposi de Manzoni ; alors que la tiédeur se suffit à elle-même, d'elle on ne passe à rien ; elle n'évolue pas. Pour une société, ou une civilisation, les infinies nuances du gris ne sont pas un bon signe. Turner ou Corot sont loin.