15. févr., 2017

Intermezzo

Les destins tissent leur toile et l'absurdité de la science, c'est-à-dire de l'effort de savoir, conduisant à son contraire, à la nescience, est chaque jour plus évidente.  Il y eut un temps où je cherchai à compliquer artificiellement mon existence, à forcer, flatter ou tenter les destins. D'énormes barrières se sont interposées, mais maintenant le roman, ou le film est omniprésent, en moi comme hors de moi, que je le désire ou non. La terre toute entière obéit également aux lois d'un grand film, ou d'une formidable épopée que personne ne maîtrise plus, dont personne ne peut connaître la conclusion. Et en soi, cette nescience, autrement dit la bêtise des savants et même des techniciens, le caractère diabolique de ce scientisme, est un excitant objet d'interrogation et de connaissance à la puissance cent. Jamais je n'ai été si passionné, si enthousiaste, et si profondément satisfait. Car l'erreur, la faute, le mal lui-même, tout se plie à des logiques immenses, dont la complexité nous dépasse, mais dont nous pouvons saisir pour le moins, ici et là, l'éclair, le simple aperçu d'un zigzag aveuglant. Quand l'Eglise prohibait la dissection, refusait la science, qui sait si des docteurs plus clairvoyants que nous n'étaient pas à l'origine de ce qui nous semble maintenant une aberration. Ainsi les anciens Chinois auraient-ils inventé la poudre pour en faire des feux d'artifice, un instrument de plaisir, un amusement, au lieu d'outils de mort.  D'où cette hypothèse de Simone Weil : la science peut s'arrêter, doit s'arrêter. Et d'ailleurs il est certain qu'elle s'arrêtera, contrainte ou non, avant d'avoir créé Dieu, ou l'homme-dieu. Le temps ne lui sera pas laissé de le faire.

Que mon existence soit un roman, en est la preuve ce sac vert, en toile de jute, fabriqué en Chine, intact, comme neuf après tant d'années, quatre décennies, avec lequel j'ai traversé trois fois l'Eurasie de bout en bout, une fois par le train chinois, une fois par le train russe, une troisième fois avec Shimamura Takako, à nouveau par le train chinois ; la quatrième, ce sera sans bagages. Ce sac de l'armée, ou du paysan, de l"étudiant chinois d'autrefois, merveilleusement extensible, léger, élégant, renforcé de légères bordures de cuir, un soupçon de cuir, au bon endroit, possède une fermeture-éclair infaillible dont je m'émerveille qu'elle tienne encore. Est esquissée sur la toile verte, en blanc, en quelques lignes hâtives mais belles, le schéma d'une architecture, certainement le palais impérial, Gu-gong, avec ces deux caractères, hardiment calligraphiés : "Beijing", la capitale du nord ; j'ai vécu aussi dans la capitale du sud, Nan-jing ; et dans la capitale de l'est, Dong-jing, Tokyo ; et sans doute Paris est-il la capitale de l'ouest.

Or hier soir, je me trouvais au café le Diplomate, place Chopin. Le serveur chinois qui me servait avec discrétion, célérité, tact et une touche de surprise, avait-il remarqué, ou non, ce sac placé sur la chaise, à mes côtés ? -- prosaïquement il s'agissait de laver mon linge, ce sac en tolère six, huit kilogrammes sans faiblir, il est comme indéfiniment extensible, élastique, et la fermeture-éclair, en métal blanc, léger, comme fragile, ne cède pas, c'est un mystère de se demander si jamais elle  cédera. 

Je me suis mis à lire, à la tombée du jour, la quatorzième fugue en fa dièse mineur du second cahier du Clavecin bien tempéré, dans ces petites partitions de poche Lea, d'origine américaine, peut-être introuvables en France, car elles provoquent ici un étonnement, et si pratiques, sans poids, qui ne me quittent pas. Je connais depuis l'enfance, et de mémoire, cette fugue à trois voix. Zeami, le créateur du Nô, a dit qu'il ne faut jamais "oublier ses débuts". Il  faut toujours revenir à ses débuts ; je devrais revenir à ces premières pages dorées que j'ai écrites, qui sont au début de L'Amer d'une vie ; "Amer" au sens quintuple, tel un idéogramme chinois, dont : "repères" en Bretagne, vus de la mer, sur la côte : église, château, phare.  Tout y est, en germe ; tout est au commencement. Or, cette fugue, ses trois voix, je les lisais et les entendais, par l'ouïe intérieure, comme jamais je ne les ai entendues, toutes mes fautes passées corrigées, comme pour la première fois.  C'était un paradis, un entrelacement d'une clarté et d'une complexité inexprimables. Une image du monde, au sens où Romain Rolland explique que qui ne lit que la basse du monde, ou que la voix aiguë du monde, est un mauvais musicien ; la vérité n'étant ni dans le grave inférieur, ni dans le l'aigu supérieur, mais au milieu, dans la voix, la voie du milieu.