13. févr., 2017

Les pauvres humains, les pauvres exilés

L'exil est le destin humain par excellence. L'arrachement. C'est maintenant la planète tout entière qui est hors d'elle-même, arrachée à elle-même, comme exorbitée. Arrachement à sa langue, à sa foi, ses moeurs, ses certitudes. J'achève la lecture de la correspondance entre Romain Rolland et Stefan Zweig ; le troisième tome couvre la période 1928-1940. Entre les deux amis, jusqu'au suicide de Zweig au Brésil, sur le lit ouvert, dans les bras de sa secrétaire, entre 1940 et 1942, les communications sont coupées.

Recommence ce repli sur soi des peuples, des cultures. Se reprépare une avant-guerre. C'est la pulsation incessante de l'Histoire : diastole, systole ; contraction, dilatation. L'ouverture, c'était la joie folle de l'an deux mille ; l''enfant de l'espérance de l'an deux mille. Vient l'hiver, la fermeture, la déception, l'épreuve. Comme une fatalité antique, les engrenages d'une nouvelle tragédie. Le printemps reviendra, la reverdie. Heureux qui tient le pivot, qui s'accroche au gouvernail du printemps sans fin.  Li Da-zhao et la recherche du printemps éternel. Mort au garrot en 1927, à trente-neuf ans, ce héros, ce martyr que j'ai choisi  pour thème de thèse, sous l'influence du père Huang, n'est pas responsable des erreurs communistes.  Le rêve du printemps éternel, communisme archaïque,  mystique antique, tradition d'amour après la haine, réconcilie sans peine Taiwan et Beijing, Chine ancienne et Chine nouvelle ; réconcilie toute l'humanité avec elle-même, si elle le veut bien ; rétablit la concorde, réinstalle la paix entre les ennemis les plus acharnés. Rêve puissant de l'artiste, du saint, du philosophe, du sage ; si ardu pour l'homme ordinaire, le lecteur des journaux, l'auditeur des radios,  le prisonnier des médiations ; impossible pour la foule, la masse, ces mots qui parlent d'eux-mêmes. A quand un peuple nouveau, digne de ce nom ? -- un peuple qui obtiendrait, posséderait, cultiverait   la clairvoyance, doué de la seconde vue que donne l'oeil de l'exil.