8. févr., 2017

Les liens étroits et compliqués entre Euterpe et moi.

"Les sons existent avant les mots" aurait dit Chopin. Même les mots sont des sons. Les vibrations sonores nous entourent, nous encerclent, envahissantes, obsédantes au plus profond de notre corps. L'harmonie classique y met bon ordre, Euterpe est thérapeutique. Quand la musique se dérègle, indique la sagesse chinoise, les troubles dans la société se déchaînent, la fin de l'empire approche, la dynastie tombe. 

Enfant, j'étais musicien avant d'être écrivain. Aujourd'hui encore, la nuit et le matin, mon cerveau égrène les notes, travaille au clavier en dépit de moi-même. Je reviens aux mots, aux contraintes des grammaires, au signifié, au sens commun, à mesure que la journée s'avance. Le soir me voit prêt pour la philosophie. Seul un retour à la poésie pure réunirait en moi les notes de musique, le rythme et ses signes magiques -- blanches, noires,  rondes, croches, soupirs, pauses --,  avec le jeu des lettres de l'alphabet.

La premier prélude de Bach en do majeur du Clavecin bien tempéré est déchiffré par tous les débutants. Gounod a composé sur cet accompagnement un Ave Maria. Sur la fugue à quatre voix qui suit, le silence des commentateurs, et des interprètes qui ne pratiquent pas un piano mécanique, est saisissant. Qu'elle soit l'une des plus difficiles explique cet oubli ou ce dédain, ce désintérêt. Le thème n'est pas particulièrement lyrique. Considéré de très prêt, il est logique, pur et beau ; il faudrait vingt lignes pour l'analyser ici : les quatre premières notes montent naïvement un escalier. Cette fugue me désespérait, enfant, par sa complexité insurmontable, l'entrelacs prodigieux des quatre voix en son centre ; je pressentais en elle un grand mystère et ne pas pouvoir le percer m'irritait.  A présent, j'y vois clair ; je suis presque arrivé, enfin,  à  concevoir cette page et quart de fugue comme l'auteur l'a faite : limpidement simple et obscurément complexe. L'interprétation idéale est celle que le cerveau, l'esprit seuls peuvent entendre. Dans le for intérieur. Le Clavecin bien tempéré, pour les musiciens, ce sont les racines du sanskrit, explique Wagner. Qui ne souhaiterait que tout, en ce monde, soit tempéré dans l'harmonie !