4. févr., 2017

Vision dans le métro

Trois voiles blancs de religieuses françaises, cornettes, collerettes de bonnes soeurs, telles trois mouettes égarées dans les souterrains, battant des ailes, perdues dans la foule sombre du métro. Vives, alertes, assez concentrées, pas parfaitement pourtant, un peu conscientes d'elles-mêmes. Sympathiques, bonnes comme leur nom l'indique. L'une croise son regard avec le mien. Egayé par cette vision, je monte en voiture. Vague désir de les suivre, pas de chance, mon compartiment n'est pas le leur. Soudain, tout près de moi, autre vision, toute noire. Mais celle-ci tient à la main un grand rosaire, ce qui s'appelle aux Indes un "mala", une multitude de petites boules blanches -- en réalité elles ne sont pas rondes mais carrées, de minuscules quadrilatères --  peut-être pas moins de cent huit, le nombre des péchés selon l'une des innombrables écoles bouddhistes. Un voile noir enserre la tête de cette femme, sa robe est noire aussi, ses lèvres sont épaisses, elle murmure, je le vois, aucun son ne sort. Des vibrations pacifiques émanent d'elle, je ne la dérange en rien, elle ne me dérange en rien. Pour elle, je ne suis pas là ; il est possible que je sois si invisible, ou qu'elle soit si intensément concentrée, que je n'existe pas pour elle. Mais soudain, un jeune homme d'Asie monte ; de dos, son sac l'effleure très légèrement ; elle esquisse un geste d'impatience, sans dire un mot. Effroi, crainte, désolation de mon côté. Mais le jeune homme poliment se replie sur lui-même, surpris, déçu quand même par une nervosité, une impatience mal accordée à  la sienne ; et tout rentre dans l'ordre, je respire. La femme en noir continue à prier, silencieusement. Elle est très près de moi, je l'examine, découvre qu'elle pourrait être un homme ; aussi bien c'est une sorte d'être androgyne, jeune encore ; elle n'est pas très cultivée, pas très instruite, un peu bourrue, mais très concentrée, refermée sur elle-même, une paysanne peut-être, ni maigre ni grasse, je ne sais pourquoi l'idée me vient qu'elle a vu mourir un enfant, le sien, ou d'autres, en tous cas elle a vu le désert, elle est comme encore dans le désert, je l'imagine, sans savoir pourquoi, venant du Soudan du sud, elle est arrivée, sinon hier, depuis quelques mois, une année au plus, cela, je peux le deviner à coup sûr.  Le chapelet, le rosaire lui permet de tenir.  Elle n'est pas là, elle dépend encore d'un autre espace-temps, d'un autre monde. un espace, un désert auxquels elle est accrochée, comme elle s'accroche à son rosaire, à sa bouée. Le jeune homme d'Asie, peut-être né ici, car chaque année plus nombreux sont ceux nés ici, appartient à un autre monde lui aussi.  Et moi à un autre encore. Tous ces gens dans le métro sont une foule de mondes distincts, d'étoiles, de planètes  qui se frôlent, se touchent,  cohabitent, bougent, gravitent, groupées en galaxies, coexistent sans le savoir. sans le comprendre. Et tout se passe au mieux, je n'entends que très peu d'injures, je n'assiste qu'à très peu de heurts, alors que je sais combien ces mondes sont distincts, incompatibles, tragiquement éloignés, dramatiquement contigus. Tout se passe au mieux, beaucoup mieux que dans les livres, les déclarations, les argumentations, les discours. Les êtres humains, de toutes parts, sont remplis de patience, de bonne volonté, de résilience, ce mot au goût du jour (l'humain assimilé à un matériau ...), je dirai cette élasticité, cette plasticité, cette souplesse, cette malléabilité, et même cette viscosité, cette qualité protéiforme du  judoka  : le vivre ensemble, en japonais "gyoo-sei" 共生,  en chinois "gong-sheng".

Ensemble. Plus savamment : symbiose. Ce concept que certains disent banal, trop simple, primaire, et dont personne ne sait, ne comprend qui, le premier, a pu le trouver, l'inventer. Parce qu'il va de soi : Ensemble.