31. janv., 2017

A propos d'une courte biographie de Gogol.

Lue hier, à la bibliothèque, par grand hasard, ou plus exactement sans hasard, parce que  j'ai croisé une vieille dame bavarde, pleine d'assurance dans le métro, qui, à très haute voix, conseillait à tous, autour d'elle,  de lire ou relire les Ames mortes.

Je n'ai jamais pu lire Gogol ; j'ai essayé, en vain. Je n'aime pas, je n'ai jamais aimé, depuis toujours, une certaine sorte de littérature caustique, sarcastique, sèchement fantastique. Non que je sois insensible à la dérision, à l'amertume, la sombre désillusion - bien au contraire ; elles sont l'armure, le déguisement des écorchés.  Même pour Kafka, je n'ai pas de passion. Je veux dire pour son oeuvre écrite, pas pour le vivant Kafka, l'homme Kafka, ou l'enfant Kafka.

Lisant trois pages sur Gogol, j'ai été tout de suite fort ému : je le connais bien, sans le connaître, sans l'avoir fréquenté. En toute modestie et humilité, je pourrais écrire sur lui une courte biographie, meilleure que celle que j'ai lue hier, sans recherches, sans enquête, sans matériaux de compilation ; je me sens en terre connue.

Je me suis soudain souvenu de trois courtes préfaces à soi-même qu'unit un grand air de famille : les Fiancés de Manzoni, Don Quichotte, les Frères Karamazov. Trois géants, perchés en équilibre, très haut, très loin, au-delà, au-dessus de tout ; sans illusions ni sur leur public, ni sur eux-mêmes ; sans illusion sur leur oeuvre et la littérature. 

Un livre est à écrire sur la philosophie implicite des écrivains ; je veux dire ceux qui sont dignes de ce nom. Ils se ressemblent tous, ils sont frères.  Leur style, leurs aventures, leur tonalité, leur culture de naissance  peuvent différer du tout au tout, et pourtant, tous se tiennent la main. En silence, sans le dire, sans le vouloir. Ce sont des itinérants, des errants, quand même ils n'ont jamais voyagé, ou pas beaucoup voyagé. Ils n'ont jamais trouvé de place sur cette terre ; s'ils l'ont trouvée un jour, ils l'ont quittée bientôt.

Ils ont touché d'un doigt tremblant et d'un pied vacillant le drame d'exister ; ils ont perdu pied. Ils traversent à coup sûr, à un moment décisif de leur existence, une terrible crise, qui les fait disparaître, ou qui les maintient ici-bas en vie par miracle, aguerris, renés, ressuscités.  Ils sont douloureusement, inhumainement  honnêtes et sincères, ils sont allés jusqu'au bout de l'amertume, de toutes les expériences et de toutes les croyances. Ils surnagent, un sourire doux et amer aux lèvres ; ils contemplent le monde, et toutes les affaires des hommes, avec une infinie bonté, une infinie pitié. Et il m'est un devoir d'ajouter, hélas ! qu'il existe une espèce particulière d'hommes habiles, assis, malins, très normalement cyniques, qui, toujours, les moque ou les hait.