27. janv., 2017

Le sherpa et l'homme blanc (suite) - ivre de livres, ivre de vivre.

Kate, ou le personnage qui se cache derrière elle, sur la page Wodka (voir Goggle) m'imagine enfoui dans mes livres. "Ivre de livres", je le revendique, Kate ! 

Kate, hélas, n'est pas assez instruite pour détecter les trois musiciens qui vibrent et résonnent, en choeur, dans le Sherpa : Simone Weil, Teilhard de Chardin, et Umehara Takeshi. Trois tonalités distinctes, non des moindres, liées par une innocence et une perspicacité communes, qui, je l'espère, ont lentement nourri, alimenté, fait croître et grandir, fleurir ma réflexion. Que Kate cite dans son article, à mon sujet,  Montaigne, Pascal, Malraux, Jullien, est une plaisanterie, qui me fait trop d'honneur ; ni Montaigne, ni Pascal n'ont réussi à se rendre en Chine ou au Japon, ou à franchir les Himalaya ; ils auraient tant aimé le faire. 

Oui, j'aime les livres.  Beaucoup de mes meilleurs amis sont morts ; ils continuent à vivre, à parler dans leurs livres ; ils y sont, de page en page,  plus vivants, plus palpitants que les vivants.

Et si Kate jette un coup d'oeil dans mes romans, elle y verra que je suis tout autant "ivre de vivre". Chacun de mes romans évoque, pour le moins dix morts, réunis en ma compagnie ; dix morts qui n'ont pas écrit, pas eu le temps, le loisir ou la bonne fortune, la chance immense et terrible d'écrire, et qui continuent à vivre avec moi. 

Et je ne suis pas anti-occidental, Kate ! je suis effaré, voyant ce que l'Occident est devenu, et comment il accepte et tolère, sans broncher, sans rougir,  ce qu'il est devenu.  Et les morts sont en colère, Kate. Les humbles, les sacrifiés, ceux qui ont tout donné, chaque jour, chaque nuit, patiemment, graduellement, de génération en génération, de famillle en famille,  pour conquérir le feu, l'électricité, les sciences débutantes, et les arts balbutiants, les nombres, les lettres et les notes de musique ; et qui voient, observent de là-haut, d'une autre planète, ce que font de tout cela des vivants, ou ceux qui croient l'être : un effrayant gaspillage, un affreux gâchis, une orgie sans ordre ni puissance. 

Ils frémissent et ils pleurent.