22. janv., 2017

Ce qui n'a pas été dit encore sur Le sherpa et l'homme blanc.

Ce livre a été écrit en quatre mois, de janvier à mai 2008. Facilement, presque avec désinvolture. Toute sa matière était à ma disposition, nourrie par des dizaines d'années d'expérience. Schopenhauer explique qu'il existe trois sortes d'écrivains : ceux qui ne réfléchissent pas ; ceux qui réfléchissent au moment d'écrire, tout en écrivant, chemin faisant ; et enfin ceux qui ont réfléchi bien avant de se décider à écrire.

Ce livre a été crayonné à la hâte, le matin, dans un cybercafé du groupe Milk, 53 rue de la Harpe, lieu favorable, à présent évanoui comme une ombre, comme s'il n'avait jamais existé. Ce livre n'a pas de manuscrit, mais j'en conserve toutes les variantes, chacune des variations, toutes les étapes d'élaboration, dans l'une ou l'autre de mes dix boîtes informatiques, à commencer par la liste nue des dix-sept chapitres.  

Trente-trois ans avant la parution de ce livre, je rencontrais à Beijing où je venais d'atterrir, à gauche de la porte du réfectoire, mon sherpa, Gyani Bhoya Lal.  Un furtif échange de regard ; une amitié pour la vie. C'est ce que j'appelle maintenant  "l'oraison du simple regard" en Asie, phénomène rare hélas ! sous d'autres cieux, moins intuitifs, moins sensibles, tout sauf mystiques.

Le sherpa connaît bien l'homme blanc ; mais celui-ci a encore beaucoup à apprendre de celui-là. Pour être solidement amis et frères , il faut s'étudier. se fréquenter longuement. Dès la première page j'affirme que leur collaboration, la solidarité des héros, s'impose comme une l'évidence ;  elle a été souvent chantée, célébrée, louée. Les dissemblances sont pour moi aussi évidentes. Aucune harmonie ne peut se fonder sur l'ignorance, le préjugé, ou l'injustice profonde. Tout mouvement incohérent et démesuré d'un plateau de la balance, cette balance chère aux anciens Grecs comme aux anciens Chinois, sera un jour redressé, rectifié. C''est  un malheur et une présomption de vouloir sauter trop vite, de se précipiter trop tôt dans l'universel.

Je n'ai jamais nié les qualités de l'homme blanc. Qui peut nier celles-ci  ?  mais qui peut nier tout autant ses défauts ? C'est ce qui, une fois de plus, va nous être donné à voir, à observer et peut-être à subir. La politique est une religion dégradée. Et la religion trop souvent aussi, inversement,  est une politique dégradée.

Enfin le titre chinois de ce livre renferme un secret ; cache pour les initiés un mot de passe.  La conjonction de coordination, la copule  "he", "wa" en japonais, signifie, dans ces deux langues, l'harmonie. "Wa" 和 c'est le Japon, placé au milieu, en tiers résonnant. Ainsi le Japon et la Chine réunissent, réconcilient le sherpa et l'homme blanc, ou se glissent entre eux, par une influence médiatrice. Telle est du moins l'une de mes espérances. 

Comme l'a souvent dit Cocteau, il est des livres épais qui sont petits et de petits livres qui sont grands.