Le silence est vertigineux. Sur la paroi glacée. Rare césure, intervalle infime, répit glissé à grand-peine, entre deux phrases de la mélodie infinie de Bach. Pas le silence oppressant, oppresseur qui est absence de dialogue, non-communication, refus, impuissance de communication. Silence éveillé, non fermé. Sans séparation. Pour une raison mystérieuse que je recherche, cette variété de silence est presque inconnue en occident. Familière à l'orient, plus encore à l'orient extrême, je l'y ai souvent éprouvée, étudiée. Rarement ici. L'occident moderne la fuit, l'ignore, la détruit. C'est un drame. Drame culturel, spirituel, psychologique. Drame politique de surcroît, au sens où Sartre croyait savoir que le silence est "réactionnaire". Le silence éveillé n'est pas réactionnaire. C'est un univers de communication intense. N'y accède pas qui veut. Longue ascension. Ici non l'Everest, mais la montagne religieuse, interdite à l'escalade. Le mont sacré, près de Pokhara. Deux sommets, queue d'un gigantesque poisson, dressé en l'air. Machha puchhre, en Népali, माछापुच्छ्रे -- langue que je ne connais pas, ne connaîtrai jamais. Plus je sais, moins je sais. A l'abandon, le temple de la philosophie du parc d'Ermenonville, aimé de Rousseau, où se cache son tombeau, à l'ombre, à l'abri des peupliers. Demeure oubliée de Minerve, d'Athéna. Intelligence perdue. Au Japon Hei-rin-ji, 平林寺 le temple de la Forêt paisible, théâtre des entretiens de Huang Zun-xian 黃遵憲 (1848-1905), diplomate et poète chinois épris du Japon, avec le daïmyô (大名) O-kô-chi Te-ru-na 大河内輝声. Trois repères de ma vie. D'une vie. Jalons. Amers. (17 décembre 2016)

9. oct., 2019

 

Très connue en Russie, peu connue en France, Maria Yudina (1899-1970), la sainte du piano, se signait, dit-on avant de donner un concert, ou peut-être même chaque fois qu'elle s'installait devant l'instrument, habitude, pratique et rituel qu'il serait judicieux de faire connaître et d'imiter. Car quel en est le sens profond ? La musique classique est d'inspiration divine. Elle fait entrer dans des mondes supérieurs inconnus, séjours paradisiaques, devenus souvent démoniaques à l'époque contemporaine. Enfant déjà, je regardais Boulez et même Messiaen malgré ses convictions thomistes, deux personnages dont c'était l'heure de gloire, avec une grande suspicion. Quand l'abbé Bert nous disait que la musique du paradis serait encore plus belle que celle de Jean Sébastien Bach, j'avais peine  à le croire, en dépit de l'admiration et de l'amour que j'éprouvais pour lui . Enfant de onze ou douze ans du catéchisme, mon scepticisme, sur ce point précis, s'affirmait sans faiblir. Et cependant, que se passe-t-il lorsqu'un musicien ose pénétrer, s'aventurer  dans ces sphères de feu  ? Le monde ordinaire, avec tous ses soucis, ses tracas, ses absurdités disparaît et est transcendé. Corps, mental, intellect,  esprit, âme sont immédiatement en union ;toutes les facultés sont rassemblées et comme dopées.  Dangers et déceptions guettent l'artiste, le chercheur au moment de la redescente de cette ascension , mais avec l'accoutumance, fruit de l'expérience, cet état peut être conservé  presque en permanence. Il faut pour ce faire accueillir et cultiver le secours divin et c'est ici que le signe de la croix, le recueillement  et d'autres pratiques de concentration et de méditation favorisent l'unification intérieure. Ainsi que le disait une autre Maria, Maria Callas, lorsque tout se passe bien, c'est une euphorie extraordinaire, une joie inoubliable qui vous gagne, et au contraire si tout se ligue contre vous, par une conjuration de tous les facteurs négatifs, si toutes les contrariétés, se donnent libre cours en vous et autour de vous, c'est un désespoir sans nom.

Ce don d'entrer en transe, ou en extase, d'être là sans être là, en diagonale, de se hisser au-dessus du monde ordinaire, fait partie de la culture élémentaire de l'Orient. Le lien entre corps, l'esprit, mental et âme s'établit selon  d'autres principes. La biologie ou l'art médical, la psychologie et la philosophie commencent à peine à s'en occuper en Occident où l'approche psycho-somatique gêne, trouble et dérange. Peut-être, pour l'expliquer en un raccourci saisissant, foudroyant, les réticences au culte marial expliquent-elles bien des choses, car le culte de la chair, l'idolâtrie du visible, la peur ou le mépris de l'invisible sont ancrés au plus profond de la culture moderne. Maria ! revenir à Toi, à la pureté, à la propreté, la sincérité, l'authenticité, telle est la voie libératrice que tu suggères et inspires. Cette démarche demandera du temps et des peines mais c'est une mission décisive, exaltante, révolution en son genre, retour à des âges anciens, révolus et calomniés. Cette croisade entièrement pacifique car elle  se fonde sur horreur du sang versé et le respect de toute croyance et confession, vaut d'être prêchée et vécue.  L'impureté et la malpropreté ne rendent pas heureux, et ne libéreront pas  le genre humain.      

5. oct., 2019

 

 Aimer, ne pas haïr. Aimer, adorer à en perdre la raison, non pas les êtres de chair, mais les êtres spirituels, les âmes de lumière, le corps glorieux que nous  sommes déjà, sans le savoir ni le reconnaître. Ne haïr rien ni personne. Christ demande d'aimer ses ennemis et de leur pardonner. Bouddha transcende toute pensée et tout sentiment, au-delà du "ni, ni" et  du "et, et". Le cerveau doit être débranché à volonté. Une voie existe, se profile au-dessus des débats sans fin, des querelles indignes, ignobles et odieuses. L'inintelligence règne. Le devoir du juste est de faire advenir le règne de l'amour. Saint François d'Assise affirme : ""Si nous savions adorer, rien ne pourrait véritablement nous troubler. Nous traverserions le monde avec la tranquillité des grands fleuves." Qui a vu, observé, contemplé avec plaisir et stupeur,  une seule fois, le Fleuve jaune Huang He, le fleuve bleu Yangzi Jiang, le fils du grand Yang, du grand principe mâle, sait de quoi il parle. La Seine et le Tibre ne sont que de petites rivières. Il n'est que de prononcer "Père", Baba, Papa, en toute langue, en mille langues, pour être réconforté, épaulé, secouru, ce père que des scientifiques et techniciens, par on ne sait quel satanique aveuglement,  entendent  transformer en machines, pour en priver un enfant, avant même sa venue ici-bas, son accès au monde. Aucun petit enfant ne sera jamais sevré de père spirituel, de protection divine, plus qu'humaine.

Pascal, au long de sa nuit de feu du 23 novembre 1654, à trente et un ans, verse des larmes de joie. Celles-ci sont l'une des formes du samadhi, brillance égale et indifférenciée, extinction du nirvana, flamme d'une bougie soufflée qui continue pourtant à briller en tremblant, l'éblouissement de la vérité pure et nue, qui vous saisit, une fois pénétrées à fond toutes les voix, deux, trois, quatre, cinq voix d'une fugue de Jean Sébastien Bach, grandiose dans son ensemble, délicate et cristalline dans tous ses détails, comme les cathédrales. Oui semble-t-il, le treizième siècle, siècle de Marco Polo  et de Saint François,  les siècles de Bach et de Pascal, furent plus avancés, plus éclairés que le vingtième et le vingt et unième. Et cependant, une uniformité supérieure annule et uniifie, et résout les énigmes du temps écoulé et de l'espace. 

 

 

 

30. sept., 2019

 

Ce que j'épouvre actuellemenent, dépassant toutes mes prévisions, est si prodigieux, que je suis tenté de prendre contact avec les bouddhistes japonais qui ont longtemps habité à Paris, car d'eux seuls, sans doute je suis proche. Ainsi l'écoute de radio Notre-Dame, contre toute attente, m'aura ramené vers le  bouddhisme. Sans nul doute, lorsque j'entends l'archevêque de Paris proclamer d'une voix forte et belle : "Il est grand le mytsère  de la foi", je me sens remué au plus profond, et je l'affirme pendant des heures avec lui, dans mon for intérieur : "Il est grand le mystère de la foi".

Or un bouddhiste peut le dire avec autant, sinon plus de conviction. J'ai eu la chance, au cours de ma vie, de côtoyer des êtres d'exception dont beaucoup figurent dans mes romans et carnets intimes, par exemple Sawada Aiko, entrée au Carmel du Précieux-Sang ou Saint-Sang à Bruges ; je me faisais du souci pour elle, car les us et coutumes belges, y compris dans un carmel, sont si éloignés de l'univers japonais ; je craignais que "Aiko", "la fille ou l'enfant de l'amour" ne se heurtât à quelque obstacle rédhibitoire. Et l'ayant rencontrée et observée à son départ,de Tokyo, de Shibuya, je sais qu'elle  le craignait elle-même, comme moi,, en dépit de sa foi intense, de sa ferveur sincère. Ou encore, j'ai été le témoin de l'adoration profonde de Yuhara Kanoko, à Colmar, face au triptyque, ou polyptyque  d'Issenheim, quand, elle s'arrêta de longues minutes devant le Christ en croix de Grûnewald, fascinée par ses plaies, les verts et les noirs de sa dépouille, spectacle pour moi si violent que je n'osais regarder.   Et aussi de sa passion concentrée pour Marie, devant une falaise de Kyûshû, face à une Vierge perchée à mi-hauteur, au pied de laquelle nous nous trouvions tous les trois, elle, son mari et moi. Je revois et ressens dans ma chair son excitation du monent comme également celle d'une Coréenne dans un temple bouddhiste, mais c'était cette fois en Thaïlande, à Wat Pho.

Vivre pleinement dans l'instant,  dans l'urgence, comme sur des charbons ardents, c'est ce que les âmes de là-bas savent faire, se mouler dans l'écrin envoûtant et exigeant d"une danse sacrée, se plier à l'étreinte du  feu sacré, supporter, sans en mourir, l'épreuve de la fournaise. Et tant d'autres noms, figures, personnalités me reviennet et me hantent, compagnes et compagnons de toutes mes heures, jour et nuit, dont la trace est fixée dans mes romans et journaux intimes, ou carnets  de bord, je ne peux les citer tous et toutes. Je suis si ému et comblé de les avoir croisés au cours de mon existence. Par un triste contraste, quand je rencontre des êtres englués comme ici dans la matière, à commencer par les comédies et fardeaux de la cuisine, je suis atterré au sens propre, je redescends sur terre. Je livre ici une thèse, ou une hypothèse : la cuisine japonaise est, en son fond, une manière de se déprendre du fardeau, du handicap de la nécessité où nous sommes de nous alimenter, de se hisser hors des contraintes de la matière . Et il en est à peu près de même de la cuisine chinoise, et en Corée, au Vietnam, et d'une façon générale, dans les pays d'Orient où sont honorés sobriété, frugalité, austérité, dépouillement, dénuement, Comment continuer à vivre, survivre en tant qu'être spirituel, comme âme désincarnée  autant que faire se peut, sans en passer par là, par la désapropriation  ?  Oui, les êtres de chair, obstinément incarnés, bons vivants goguenards, n'eurent jamais ma grande sympathie, il en était déjà ainsi dans ma première enfance. et c'est pourquoi je me tournai inéluctablement vers l'Asie, d'abord la Chine. Le père François-Xavier Huang renforça cette tendance, mes convitions, par maintes remarques et allusions que je ne comprends que maintenant. Il me fallait vire un peu ce qu'il avait vécu, la moitié de son demi-siècle d'exil pour saisir ce qu'il désirait me signifier. La voie moyenne, sans conteste, existe : ni d'ici ni d'ailleurs ; ou, sur le pont, au carrefour, et d'ici et d'ailleurs.  Elle se trace, ou se fraie, au travers les douleurs et les larmes. Oui non seulement "le Seigneur protège l'étranger" mais l'étranger, le migrant, le réfugié, c'est lui, à la lettre; Le nomade, l'exilé, c'est Lui ; et le sédentaire obtus, rassis, ce n est pas lui, ou jamais tout à fait Lui.   

27. sept., 2019

 

Selon Ramana Maharishi (1879-1950) , le sage du sud de l'Inde qui, faisant le tour de la terre uniquement par l'esprit, ne quitta guère la colline rouge, ou colline de l'Aurore, Arunâchala, il existe un état ou  "point de fixité parfaite". J'écrivis  à ce sujet une courte page intitulée "Le voyage définitif", peu après mon retour à Paris. Et c'est également  un "voyage immobile". Il est plus facile d'en parler, ou de rédiger d'épais ouvrages, ou d'impressionner sur ce point, pour qui est habile acteur,  un auditoire au moyen de verbeuses  conférences  que de le vivre et de l'incarner  véritablement, ce que je commence à peine à faire. Il est paradoxal que ce soit l’hindouisme et le brahmanisme qui me conduisent droit au "Père", autant et mieux que la Bible ou l’Évangile de Jean. M'y aide un mince fascicule anglais de l'université spirituelle  Kumaris, publié en Malaisie, acheté par grand hasard, pour une bouchée de pain, sur le boulevard Saint-Michel, et dont la préface anglaise, sait-on pourquoi ?, se termine par cette curieuse invitation, ou exhortation,  en français : Bon voyage !  Coïncidence qui me porte à croire, avec un grand nombre d'autres  signes, que ma vie est un conte de fée.  D'apparence anodines, et insignifiantes au premier abord, je ne cesse de lire et relire les pages de ce livret, dont le sens pour moi s'approfondit sans fin. Dieu, ou le Père, le Guide éternel  qui conduit le peuple hébreu dans le désert, seules  les épreuves et une recherche infatigable nous conduisent à Lui, que l'on appartienne, ou non, à  la tradition, la lignée, l'hérédité juives. Et le doute lui-même est divin ; les détours également, les traverses. Romain Rolland, après avoir écrit trois livres sur l'Inde, en arriva plus tard à se méfier, se moquer de ces  "billevesées" et des tours des "mystagogues" dont la carrière, et les affaires, aujourd’hui, n'ont jamais été si florissantes. Il n’empêche. Qui, après des années de tourments et d'errance, saisit enfin "le point de fixité parfaite", en ressort transformé et illuminé pour toujours. Fort et joyeux. Au-delà de la dichotomie Orient- Occident à laquelle je suis si sensible, jusqu'à en être  crucifié,  persécuté, se profile ici le véritable universel. L'Un  qui est le Père, passible aussi bien d'autres noms. Ce qui importe, ce ne sont pas les noms. Ceux-ci divisent, déchirent les hommes, et l'humanité, chaque page des journaux en apporte lune preuve.

Ce point d'énergie et de délices, ineffables et indicibles, fut celui touché par la grande comme par la petite Thérèse, j'en suis sûr, ou bien par un génie immense, incommensurable comme Jean Sébastien Bach. Et il relie les artistes comme les philosophes, les écrivains, les saints les plus divers, de toujours et de partout. Et l'homme ordinaire, de quelque façon, le pressent, y participe également. Il est indiqué, avéré, montré, démontré, mais il ne se communique pas, ou à peine. Pourtant il éblouit, étincelle, resplendit. C'est à chacun de faire le chemin vers Lui, souvent, presque toujours  dans la douleur, le sacrifice. Car le Père est une image, le symbole, le signe, le but brûlant, cible lointaine et toute proche, repère et mesure, réalité à la fois pleine et vide si l'on veut.  Au fond, seule la conjugaison des forces de l'Orient et de l'Occident peuvent mener à Lui,  conduire si loin.  Et c'est donc l'humanité unie, en tant qu'ensemble, en cohérence, qui se dirige vers ce point, inéluctablement, à travers création et destruction, amour et haine. Mais qui en arrive là croit, affirme, propage, envers et contre tout, sa foi en l'amour et l'espérance, non au cynisme  et à la désespérance.    

 

24. sept., 2019

 

 

La réalité ordinaire doit être tirée, poussée, prolongée en direction de l'irréalité ; puis fusionnée avec elle.  Tel est le b,-a ba des pensées asiatiques, démarche ou processus, si difficiles à appréhender, et mettre en oeuvre, à ce qu'il semble,, par les personnalités et les sociétés occidentales.  La petite Thérèse de Lisieux, attirée par le Vietnam, nous tend avec candeur les clefs de l’universel, quand elle se dit toute petite et désirant devenir plus petite encore. Combien elle est émouvante ! sauf pour les personnes trop graves et trop sérieuses qui font de tout une corvée et un mauvais devoir. Joies et peines sont liées, associées, comme le chantait Apollinaire, avec tous les vrais poètes. La découverte, ou redécouverte de l'enfant intérieur, celui que nous avons été à coup sûr un jour, et qui ne nous quitte jamais, car tous les âges sont empilés les uns sur les  autres, se superposent, -- passe par la déculpabilisation de la timidité  la divine, la plus qu'humaine béatitude.  Dans un monde pressé, qui court on ne sait où, s'impose de prendre le temps  des silences et des béatitudes. Sciences du silence et sciences de l'amour. Oui les philosophies orientales anticipent de très loin  les percées théologiques de la petite Thérèse, et même de presque tous les saints d'Occident. Y compris par les traits du visage, avec ses quatre sœurs, son père et sa mère, elle incarne une humanité éthérée et angélique, celle des séraphins.  Là jaillit de la fontaine immortelle et d'une  source vive d'énergie, le nœud de paix, force et joie que Lanza del Vasto alla chercher aux Indes.  Ce Gange coule aussi à Paris, tout près de nous, quand bien même la butte Montmartre ne saurait être confondu avec  un Himalaya, fût-ce par temps de neige. Enfant, dès dix ans peu-être, j'aimais placer, insérer,  replier  l'un de mes pieds sous moi, sans que ma mère, ni personne n"y trouvât à redire. J'ignorais tout de cette position de demi-lotus, elle me paraissait bizarre, insolite ; je me reprochais parfois de la prendre, de l'adopter, de l'aimer mais elle me détendait, me plaisait, me ravissait dans  une totale inconscience. Je me demande à présent  si ce n'était pas le signe de ma réincarnation en Bouddha. Je ne pensais pas quitter jamais le territoire national, mais déjà, je me sentais de nulle part et de tout lieu, à la fois. "Où que j'aille là est ma maison ; l'étranger est pour moi terre natale." La sensibilité de Villon gagne et obsède maintenant l'humanité entière. L'exil est notre condition humaine fondamentale. Nous sommes à la fois d'ici et d'autre part, d'ici et d'ailleurs. De la terre et du ciel. Qui peut échapper à ce destin ?