Le silence est vertigineux. Sur la paroi glacée. Rare césure, intervalle infime, répit glissé à grand-peine, entre deux phrases de la mélodie infinie de Bach. Pas le silence oppressant, oppresseur qui est absence de dialogue, non-communication, refus, impuissance de communication. Silence éveillé, non fermé. Sans séparation. Pour une raison mystérieuse que je recherche, cette variété de silence est presque inconnue en occident. Familière à l'orient, plus encore à l'orient extrême, je l'y ai souvent éprouvée, étudiée. Rarement ici. L'occident moderne la fuit, l'ignore, la détruit. C'est un drame. Drame culturel, spirituel, psychologique. Drame politique de surcroît, au sens où Sartre croyait savoir que le silence est "réactionnaire". Le silence éveillé n'est pas réactionnaire. C'est un univers de communication intense. N'y accède pas qui veut. Longue ascension. Ici non l'Everest, mais la montagne religieuse, interdite à l'escalade. Le mont sacré, près de Pokhara. Deux sommets, queue d'un gigantesque poisson, dressé en l'air. Machha puchhre, en Népali, माछापुच्छ्रे -- langue que je ne connais pas, ne connaîtrai jamais. Plus je sais, moins je sais. A l'abandon, le temple de la philosophie du parc d'Ermenonville, aimé de Rousseau, où se cache son tombeau, à l'ombre, à l'abri des peupliers. Demeure oubliée de Minerve, d'Athéna. Intelligence perdue. Au Japon Hei-rin-ji, 平林寺 le temple de la Forêt paisible, théâtre des entretiens de Huang Zun-xian 黃遵憲 (1848-1905), diplomate et poète chinois épris du Japon, avec le daïmyô (大名) O-kô-chi Te-ru-na 大河内輝声. Trois repères de ma vie. D'une vie. Jalons. Amers. (17 décembre 2016)

2. août, 2019

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

 

Instruites par des  expériences immémoriales, les populations chinoises, indiennes, thaïlandaises, et sans doute africaines, des régions les plus chaudes du globe, consomment   des mets épicés, combattant  ainsi le feu par le feu, le même par le même, le semblable par le semblable, conformément aux anciennes  règles d'Hermès, des mages, de l'hermétisme, forme prise en Occident  par la sagesse orientale.  sans la dépasser.  L"observateur qui prend conscience de ce seul et simple fait, en vient à douter du bon sens, de la raison, de  la science, de la logique  de cette petite partie du monde qui  domine  la planète,   et même de la médecine moderne en son entier, qui prône à ses populations de boire constamment, y ompris sans l'avertissement instinctif et salutaire de la soif -- conseil de  santé publique, répété, martelé  avec un "psittacisme ad nuuseam", avis susceptible d'être, non seulement inutile, mais nuisible Il est vrai qu'il s'agit là d'une question de vie quotidiienne, intéressant  un nombre énorme de gens ordinaires : non pas de l'une de css techniques de pointe, spectaculaires, "révolutionnaires " dont le modernisme aime à se prévaloir, se targuer, pour ne pas dire se vanter à grand renfort médiatique.  il  est non moins vrai que de puissants intérêts et orgueils sont en jeu. Il serait embarrassant de conseiller au public de recourir au Tabascos mexicain, sauce pimentée, rouge au verte, que personnellement je découvris avec plaisir au Japon.

 

Un vent de folie souffle sur la planète. La désunion appelle la désunion, comme une réaction en chaîne, difficile à stopper une fois qu'elle  a été  déclenchée dans une pile, un accumulateur,  un réacteur à base de matériaux radio-actifs.  Or, de même, l'union mène  à l'union, l'amour appelle l'amour, Au lieu de s'envooyer mutuellement de mauvais regards, les hommes sont libres de   décider de se décocher, au contraire, une fois pour toutes, de bons  regards, des regards d'amour, de se lancer des flux d'amour, des ondes psychiques favorables. L'amour également est  radio-actif. L'amour universel  voici  la solution, découverte  de longue date,  et chacun peut y prendre part . Il en va de la responsabilité iindividuelle ; de la paix et du bonheur de tous. Quand la idiplomatie d'un gouvernement qui devrait odopter un comportement responsable, par une impudence,  une imprudence, et  une ignorance sans bornes, vézritablement inimaginables, ose  taquiner, attaquer, menacer la Chine, sur plusieurs fronts, comme désirant follement l'enfercler,  l'humilier, la démembrer  à nouveau, omme jadis, on se prend parfois à désespérer de la sagesse  humaine.  Et cependant, dans le  combat homérique de notre temps entre les forces du bien et celles qui  les refusent, les repoussent, lee nient, les détestent, les exècrent  avec colère, fureur, grand bruit, fracas, agressivité,  hostilité, mauvaise volonté, rogne vindicative, vonfiance en soi outrancière, ce sont les premières qui, comme il en va toujours,  vont  prévaloir à la fin.

Personne ne me convaincra jamais   du contraire de ce que j'observe tous les jours dans la foule parisienne, comme je le fis à  Tokyo dans le contexte d'une autre fcule, d'une autre culture, une autre biologie humaine.

 

L'esprit de coordination vaut mieux que l'esprit dincoordination, de révolte capricieuse. Qui  s'attend à être respecté, admiré, honoré, soutenu, protégé par une aittitude d'incoordination, d'indiscipline,  d'égoïsme étroit, fait fausse route. Son désir ne sera pas exaucé, et provoquera sa perte.   L'ouvverture de l'amour, du partage  est la seule voie.

 

 

 

 

 

28. juil., 2019

 

 Les Japonais, d'une manière générale,  aiment souffrir. Le développement des facultés de souffrir, l'apprentissage de la souffrance, une attitude  d'adoration et de respect pour celle-ci, font  partie de l'éducation de base, de la culture élémentaire, de la formation primaire. Et il en est à peu près de même en Chine et en Corée. Et il en était à peu près  de même en Oocident lorsqu'il était  imprégné de l'esprit du christianisme et de la philosophie gréco-latine. L'affaiblissement considérable de ces deux facteurs, la rupture de ces  deux racines a peu à peu tout changé. Au contraire la souffrance est fuie et redoutée. Cependant, même un enfant doit comprendre, ou deviner par instinct, d'une façon naturelle,  que le coureur de Marathon, le sportif de haut niveau, l'artiste, le créateur, le travailleur aiment souffrir, et d'autant plus qu'ils s'approchent des sommets, ou du sommet unique, comme l'alpiniste, et que certainement le meilleur, le vainqueur,  sera  celui qui sait le mieux le faire : qui s'y entraîne ; n'abandonne pas, s'y habitue, n'en a pas peur, ; n'en est pas surpris, pas autrement étonné ; trouve cette sensation normale en lui, jusqu'à la cultiver, y découvrir son plaisir, ou sa vocation, sa joie ; délices intenses appelées masochisme ou dolorisme ailleurs., dans d'autres cultures, sous d'autres cieux.      

Or, c'est là véritablement un fait humain,  à la fois animal, et/ou divin de base, le "phénomène humain" par excellence, comme l'est, et le sont le travail, la progression, la montée, l'élévation, l'ascension, la hauteur et ses attraits. C'est même un élément biologique, une composante de la vie, en tant que telle, partie intégrante, intrinsèque de l'expérience du vivant. Tout comme philosopher c'est apprendre à mourir, conviction intime des anciens Grecs qui était aussi éminemment indienne, presque hindouiste, quoique  bien sûr universelle, mourir est apprendre à vivre ;  recto et verso, endroit  et envers, et revers, d'une réalité identique, une et commune.

Réflexions qui mènent  tout droit à  l'interprétation  d'une énigme à ls fois bien connue et peu comprise, ou mal comprise, dans la société japonaise : la mort par sur-travail ou 'ka-rô-shi": "ka" (excès, surcroît, ajout, addition) "rô" (travail), "shi" (mort). Car,, aller à la limite de ses forces, physiques et psychiques, s'approcher à plaisir de la mort, la courtiser, flirter avec elle, ne pas se sentir menacé par elle, l'intégrer, y pénétrer, y entrer  comme un facteur normal de la vie ; chercher à l'apprivoiser, la domestiquer, la conquérir, est la conséquence  de ce point de vue philosophique profond. Aimer mourir, du moins ne pas détester ou redouter mourir, disparaître, s'éteindre, passer ailleurs, voyager, se transporter,  se métamorphoser, changer de forme ; s'y habituer ; se familiariser avec la mort, la disparition, l'extinction.  Tous ceux qui ont vécu assez longtemps au Japon, ont fréquenté et observé de près le travail japonais, ses méthodes, son esprit, le savent très bien.  Je l'ai en particulier compris au contact de mon plus grand ami japonais, le sociologue et philosophe Ishitsuka Shoji, et aussi de certains de mes élèves à l'Agence japonaise de coopération internationale,  et d'autres personnes, comme on le verra écrit, décrit et consigné dans mes carnets et plusieurs de mes  romans.  Il est probable qu'à des moments cruciaux de son Histoire, l'Occident a connu une fièvre de travail semblable, comparable -- cette exaltation spirituelle, cette surdétermination, ces transports mystiques, à une échelle collective. Ce qui est dit ici du Japon vaut également pour la Corée et la Chine, variantes de taille sur une même branche culturelle ; embranchements et ramifications qui ne s'arrêtent au demeurant pas là.

 Or, le climat, au sens géographique, météorologique, joue un rôle de premier plan dans cette aventure. Degrés de chaleur qui portent à conséquence sur le plan mental, psychique, religieux au sens large, spirituel. Tout le monde en prend conscience à présent, et il est probablement grand temps : il existe une philosophie et une culture du désert.  L'élévation des températures, en Europe et  sur la planète entière, ne peut qu'entraîner des modifications notables sur les plans psychologiques et intellectuels, les façons de penser et d'exister, les caractères et tempéraments nationaux.

C'est ainsi, -- j'en fus le témoin tant de fois -- que,  dans ces conditions de chaleur intense, les Japonais savent demeurer calmes, se soutenir les uns les autres, faire corps, et redoubler de courage, de détermination et d'efficacité, de précision et de décision, pour prévenir toute erreur et toute fatigue inutile. Les conduites d'affolement, de crainte, de démoralisation, les peurs exagérées, négativisme et scepticisme, ou d'évidence le libertinage, n'ont pas lieu d'être, dans ces circonstances. qui sont celles, en somme, du combat, contre la nature extérieure, et avec soi-même.  Combat simultanément intérieur et extérieur, d'une manière concomitante. Combat, qui plus est, contre les démons, les forces mauvaises, contraires,, adverses, avec l'aide, le soutien des dieux, des forces alliées, positives, pour qui connaît l'art de se les rendre propices,  de les amadouer et les  chevaucher. La vie, l'existence sont conçues comme un immense combat entre les forces du bien et celles du mal, celles qui poussent à l'ascension  et celles  qui mènent à la chute, l'abandon, la défaite. Et c'est l'esprit fondamental du judo, et des arts martiaux. 

Cadre général très ancien, et à vrai dire grandiose, épique,  que le Japon conserva, ne quitta jamais, ne délaissa pas, n'abandonna jamais, sur le modèle des traditions de la Perse ou de L'Inde, et à l'instar de toutes les civilisations primitives, dont ce pays reste un grand observatoire, en même temps qu'un formidable laboratoire. 

 

 

24. juil., 2019

 

Quitte à faire lever des bras au ciel, et il serait très bon qu'ils s'y lèvent, que les regards se portent vers le  haut, et non vers le bas, je suis obligé de dire que j'ai pris conscience dernièrement de la véritable entreprise d'annihilation dont je fus victime dès mon retour. Je cherche à en comprendre le processus. Car, par analogie, d'autres que moi peuvent se reconnaître, et tirer profit de mes observations et analyses. C'est le cas, en général, de l'étranger, de l'inclassable, l'inassimilable, "l'outsider", quelquefois de l'artiste, du novateur, de celui qui dérange, perturbe les habitudes, se situe, vit, évolue ailleurs, en un espace-temps non identifié, non répertorié, imprévu sur les cartes normales, tel un phénomène de comète,  à la fois rare et impressionnant.  Ce peut être le cas du religieux hors normes, du saint, ou de l'écrivain qui se sent "de trop", comme le dit Sartre, ou superflu, sans valeur, sans qualité, comme Dazai Osamu (1909-1948), Flaubert, ou Tourgueniev. Je dois commencer par affirmer et établir  hautement que ma modestie et ma sincérité sont les plus entières qu'il est possible, mises à l'épreuve comme elles le furent, depuis des années,  par tant d'expériences diverses.  Le fait est là, je me dois de revenir aux faits, à l'objectivité  la plus rigoureuse. Prédisposé, doué pour vivre sur ce continent lointain dès le plus jeune âge, je me pris de passion pour la Chine, puis pour le Japon. Je vécus vingt et un ans dans ces pays, où presque tout le monde est en train de rêver, et de façon croissante, d'aller pour le moins trois jours de sa vie. Je vécus des mois ou des années, à Nanjing, à Beijing, à Osaka, à Nagasaki, à Tokyo  Je fus plus proche du touriste ordinaire au Népal, aux Indes, en Thaïlande, Quatre ou cinq angles de compréhension me furent donnés sur l'Asie, d'une manière immédiatement vivante, grâce à des compagnons ou compagnes, quatre perspectives, quatre prismes incluant le Vietnam et la Thaïlande. carnets de voyage et romans en font foi.  Or, au nom de la loi de l'égalité, ou plutôt de l'égalitarisme, une expérience non généralisable, non universalisable ne vous est pas pardonnée. Elle déclenche une fureur, une colère, une opposition sans égales; Je n'y peux rien, plus rien : sur le plan ethno-psychologique, et en fait simplement humain, j'ai vu ce que d'autres n'ont pas vu, fait, éprouvé ce que d'autres n'ont pas fait, ni éprouvé. J'en reste marqué pour toujours, et de surcroît je suis revenu pour en témoigner.  La réaction ne se fit pas attendre, dans sa violence, je l'ai expérimentée à plus d'une reprise,   sous des formes et dans des circonstances infiniment  diverses : ce que vous avez vu ne sert à rien ; ces cultures ici, n'ont pas cours, tout cela est vain, inutile, oiseux, pénible pour nous  et d'ailleurs, nous connaissions tout cela très bien, avant vous, sans vous, et depuis belle lurette  ; et puis, vous n'avez pas vu ce qu'il fallait voir, pas compris ce qu'il fallait comprendre. Bref, me voilà disqualifié, annihilé, éliminé, réduit à zéro, sans remerciements ni politesse, ces deux facteurs étant, eux aussi, de nos jours inutiles, vains et superflus. En d'autres termes,  pourquoi êtes-vous donc revenu ici, nous narguer, nous ennuyer, nous humilier, nous déranger ?  Esprit de vengeance,  conduites de punition, ou de brimade, dénis de réalité. A l'évidence, sous une forme volontaire, ou semi-volontaire, J'ai éprouvé tout cela si longtemps et avec tant de constance, de régularité et de variété, que je ne puis plus y être aveugle, et ne pas prendre en considération ce phénomène, pour l'étudier en soi, en tant que tel. Tout est pour moi, avant tout, objet d'étude, à commencer par moi-même.   

 Je ne suis pas aveugle au fait, je n'ignore pas, je n'exclus pas qu'il puisse s'agir ici, chez moi, comme dans le cas de Rousseau, et de quelques autres, d'une sorte de "complexe de persécution", Mais alors c'en serait  une variante  peut-être non répertoriée, ou moins mise en valeur par les spécialistes, ce qui est regrettable, car elle touche, de nos jours, précisément à la situation géo-politique la plus brûlante.

Il est possible, quoique non certain que le peuple de l'exil par excellence, le peuple juif, se soit heurté à ce genre de problématique et l'ait analysée, identifiée par le passé. Je ne peux en dire plus, mes connaissances à ce sujet manquant de précision. Mais la ressemblance extérieure est forte. Vous déplaisez, vous détonnez, vous vous mettez en évidence et en avant, d'une façon pour nous gênante, étant d'ailleurs trop intelligent, trop malléable, insaisissable, inclassable impénétrable, caméléonesque, macaronique, trop spirituel, et au fond quelque peu diabolique, tels les sorciers et les sorcières. Allez vous faire voir ailleurs. et sinon, nous allons vous éliminer : menaces ou comportements consécutifs  d'élimination culturelle, psychologique, intellectuelle, puis très concrète. J'ai éprouvé ces choses en tant de situations diverses, de toute part, à quelques notables exceptions près, bien entendu : amis, connaissances, familles, sociétés, groupes, cercles,  éditeurs,  confrères,  rencontres obligées, ou de hasard . Je ne le saisis véritablement qu'à présent, c'est un processus objectif, systématique.  La "loi du mimétisme", désir mimétique selon René Girard, certes, mais  également les autres formes de mimétisme,  est un principe si impérieux, que la loi du bouc émissaire en découle nécessairement. Envies, jalousies dépits, ressentiments sont insupportables, intolérables. D'ailleurs j'y songe à l'instant, même au sein de la société japonaise ou chinoise, cette "loi de la conformité s'applique d'une manière éminente. Ce phénomène est universel, ainsi que sa conséquence ; "la loi du bouc émissaire", et le ressentiment, la réaction cachée, par derrière, "ura-mi" 怨みen japonais, le sentiment, ou l'action qui viennent et opèrent  "par derrière", dans l'ombre, dans l'obscurité, en cachette, en sous-main : "ura-ni" 裏にen japonais. Le professeur Kunô Akira久能明, philosophe japonais francophile,  me fit cadeau et me dédicaça, peu de temps avant mon départ,  un article de fond sur ce sujet : le rôle central joué par le ressentiment dans la culture japonaise.  La conformité de groupe peut s'expliquer par un véritable narcissisme collectif, comportement qui est probablement moins fort et moins vrai, en Occident, quoique de plus en plus fréquent.  et en croissance ... 

Et c'est une expérience christique. Le Christ fut un défi non seulement pour le monde romain mais avant tout pour le monde juif. Il s’attaquait aux docteurs de la loi, aux pharisiens, aux commerçants du temple qu'il privait tout simplement de moyens d'existence ; il apportait  le trouble, il attentait à l'ordre établi, On le lui fit bien voir  Il est probable du reste que s'il revenait, il serait puni, menacé et détruit à l'identique, tel le troisième homme, non pas le premier ou le dernier homme, mais l'homme qui transcende les contradictions, les pouvoirs et puissances ordinaires, les forces matérielles ; l'homme à la fois sherpa et non sherpa, plus que sherpa, qui annule et dépasse le contraste entre maîtres et esclaves, celui qui passe outre, incarnant le pouvoir spirituel, la puissance hors normes, hors pair, hors catégories, la force paradoxale de l'extravagant, incluant et unissant raison et foi.

Et ce fut aussi l'expérience de Marco Polo, qui fut pris pour un mythomane, un délirant ;  tourmenté, dit-on, jusque sur son lit de mort par un confesseur désireux de lui faire attester ses erreurs : il n'avait rien vu, et tout inventé, de sorte que jusqu'à aujourd'hui, la Chine ne fut jamais prise au sérieux, ni l'Orient, le petit comme le grand, le proche comme l'extrême, étant du domaine de l'inconcevable, de l'impensable, du dérangeant ; qui empêchent les choses, le monde de tourner en rond, à notre profit, à notre avantage, pour notre tranquillité et notre paresse  ;  réactions qui s'observent encore et  plus que jamais aujourd'hui.  Car d'une certaine manière, dans une certaine mesure, mutatis mutandis, le Chinois ou l'asiatique, ou l'étranger en tant que tel,  se voit, se découvre  dans le rôle du juif de jadis. 

 

 

        

 

 

19. juil., 2019

 

L'impression prédomine, en cet été 2019, qu'un vent mauvais souffle sur l'humanité entière et qu'elle peine à réagir, durant ces mois de marasme habituel des "vacances", émaillés déjà d'appels au rendez-vous de la "rentrée", mots burlesques, absurdes qui n'ont cours que dans une toute petite partie du monde, laquelle ne connaît ni n'apprécie ses privilèges, car son humeur est maussade et boudeuse, faite de vains désirs et d’insatisfaction perpétuelle.  L'éthique du travail des Japonais, Coréens, Chinois est à la base de leur courage moral, leur élévation d'esprit, leur optimisme, leur cran, leur énergie nerveuse, leur endurance, leur mysticisme naturel et pratique, leur survoltage. C'est à peine si l'on ose rappeler, en rougissant, le slogan ancien des manuels de morale ou d'instruction civique de jadis : "L'oisiveté, la paresse est la mère de tous les vices." L'atmosphère créée par la révélation d'horribles scandales ou d'abominables déclarations, est présentement délétère : "Send her back" dans la campagne électorale interminable et ininterrompue des Etats-Unis ; molestations de religieuses et de petits enfants innocents dans des institutions religieuses qui doivent garantir et protéger, raviver, faire vivre la flamme de l'espérance, mission sacrée s'il en est  ; dénonciation et attaque croissantes de la Chine, comme si elle seule était responsable de tout ce qui va mal sur la planète. Le pire est tout ce qui éteint ou affaiblit l'esprit : propos lourds, ou d'une superficialité qui déshonore une langue et une culture, nourritures lourdes, plaisanteries lourdes, habitudes lourdes. Véritable banalisation du mal par bêtise ou inattention. Le diable, plus exactement les diables, quelque part, se frottent les mains et ricanent.  Eh bien, non ! Ils n'auront pas le dernier mot, il ne faut pas qu'ils triomphent, ils ne vaincront pas. L'auteur de ces lignes, bien qu'il n'ait pas la présomption, d'un certain point de vue, d' être meilleur que d'autres, ne le veut pas, ne cédera pas. Et il n'est pas seul, je le sais, j'en suis persuadé. J'aime le combat, mais, bien sûr, le combat intellectuel et moral, avec les munitions, les armes de l'esprit. L'esprit, la force indépendante de l'esprit est une valeur sûre, immortelle. Celle-ci justifie, légitime, bien des sacrifices ; il en fut toujours ainsi. C'est précisément le meilleur du passé de cet Occident, ce même Occident qui, maintenant, fait peine à voir. Il suffit de s'immerger dans la profondeur vivante des oeuvres du passé, pensées, philosophies, poésie, arts, pour le comprendre et y puiser une énergie et un courage torrentiels, à la condition expresse d'échapper aux commentateurs, dictionnaires, encyclopédies, idées reçues, truismes, petits maîtres et autres tentatives de banalisation et d'affaiblissement. C'est à la source vive qu'il convient de boire, en amont, non  en aval, là où l'eau est la plus pure, la plus fraîche, ionisée positivement. Je me souviens de cette impression inimaginable d'énergie originelle, présente dans l'eau et aussi les légumes de l'Himalaya au Népal, et déjà de ses seuls contreforts, au nord de la Thaïlande. Sans aller si loin, cette même énergie, l'énergie primitive et originelle, est à notre disposition tout près, au fond de nous-même. Encore faut-il le vouloir de toutes ses forces, la désirer de toute son âme, et prendre quelques précautions. Par exemple, la précaution de fuir ou d'esquiver les forces négatives et contraires, abondantes ici, et ceux qui les véhiculent, ou s'en nourrissent, s'en délectent, quoique sans les mépriser ni les haïr, mais en les plaignant, et dans l'espoir, qui sait ?  de les sauver, de les modifier, les convertir, les tourner vers l'autre versant  de la montagne. dans une direction ascendante, vivace et crescendo, con anima. Les faibles d'esprit disent ici, incapables qu'ils sont d'exister, de penser sans leur chère voiture : aller droit dans le mur.  Il faut s'extraire de la fascination de l'abîme. Quand la France était grande, elle s'exprimait ainsi : courir, ou ne pas courir à l'abîme.  Il est inintelligent de s'élancer droit vers l'abîme. Pourtant c'est l'exercice auquel paraît se livrer un pays non dénué cependant de moyens et de capacités, de facultés et de puissance, comme les États-Unis. Je relis quelques lettres échangées entre Romain Rolland et Alphonse de Châteaubriant, les derniers jours de juillet et début août 1914 : Oui, écrit le premier au  second, vous avec raison de mettre votre confiance dans "l'artiste en vous". "C'est l'artiste qui est fort en vous. L'homme peut être par moments la proie de ses nerfs, mais l'artiste les utilise et peut et doit en jouer, comme d'un beau violon." Par "artiste", est entendu ici le poète, l'écrivain, l'homme détaché, le pur, l'assoiffé de pureté et de vérité profondes, le croyant en l'absolu, au fond le yogi aux diverses acceptions  du terme, l'homme religieux, le libéré vivant. communiant avec l'éternel dès ici-bas. Romain Rolland conseille à son ami, qui vient d'être mobilisé, d'emporter des carnets de notes, de ne rien laisser échapper, de graver, pour l'éternité,  sa vision de la guerre.  Et il ajoute cette consigne, venant ici de Goethe, mais si japonaise : "Ne laissez jamais votre esprit aller à la dérive. Employez-le sans cesse à des travaux précis." Conseils qu'il se donne à lui-même, et d'où sortira le Journal des années de guerre,  non seulement de la première, mais aussi, peut-être plus admirable encore, de la seconde, paru sous le titre de Journal de Vézelay, véritables chroniques de Froissart au vingtième siècle, riches d'idées et d'anecdotes, de témoignages, de faits observés ou vécus, de conseils intemporels de sagesse et de fortitude. Qui perd l'espoir a tout perdu. Et, devant le spectacle que donne le monde d’aujourd’hui, au regard de qui demeure intelligent et ultra-sensible -- et il y a déjà un certain mérite simplement à le demeurer --,  l'homme mûr, qui bénéficie du soutien et de l'appui de ses quelques expériences passées, se prend  à trembler pour les jeunes  gens, les jeunes filles, les enfants de l'an deux mille, nés dans un sursaut de folle espérance, alors que maintenant vient, s'avance, se dessine ou se profile l'épreuve du feu.

Il fallut deux millénaires pour bâtir, construire, édifier, organiser le système de la gamme tempérée, de la tonalité, la hiérarchie sacrée des sons, fondements des harmonies inouïes de la musique classique occidentale, seul art probablement  que l'Asie puisse  envier, et qu'elle ne se fait pas faute d'étudier, avec passion et méthode. Mais quelques décades furent suffisantes  pour les détruire et les briser, faisant mentir un beau et noble mot : celui de "conservatoire".  

 

 

15. juil., 2019

 

Le tremblement sacré, l'ivresse sobre. Parmi la longue liste des séismes, celui-ci est royal. Il est possible que madame Angela Merkel puisse trouver là une explication psychique, plus que physique, de ses troubles ; les longues attentes en station debout sont éprouvantes, en public,  pour les nerfs. Sur ce point comme sur tous les autres, l'Orient possède une longue expérience. Sept spectacles de Nô, au Japon, grâce à Sakaguchi Hiroko, furent pour moi une initiation de taille. Le nô, sa musique, ses chants, son mouvement, sa gestique sont une grande école pour les nerfs. Tous les détails en sont transcrits, ici et là, dans mes écrits, carnets et romans.  Je surpris, hier au soir, un frère carme occupé à exposer, sur les ondes, ses conceptions de la méditation, de la prière silencieuse, et de l'oraison de son ordre. Deux heures de prières silencieuses par jour. Mais en orient, il n'est pas rare que toute la vie, toute la journée, et même toute la nuit, ne soient que prière silencieuse, méditation ininterrompue. En l'écoutant parler des obstacles : d'abord la distraction, c'est évident, puis la sécheresse et la  désolation, je plongeai dans des abîmes de réflexions comparatives. Ayant vécu avec des dizaines, des centaines de Chinois et Chinoises, Japonais et Japonaises, au long  d'un demi-siècle, je connais bien leur état profond  de concentration intérieure, recueillement, méditation incessante, clef cachée de leurs facultés paranormales, efficacité, vivacité, espérance, endurance psychique, énorme énergie nerveuse, enthousiasme, survoltage, mysticisme naturel, mysticisme pratique. Et, jamais inattentifs,  ils sont rarement secs et désolés.  Qu'ils se déclarent éventuellement sans religion, ou pluri-religieux, n'y change  rien. C'est un fait de culture, une supériorité héréditaire et innée du bouddhisme et des spiritualités ancestrales et millénaires de l'Asie. Ayant fréquenté plus d'un distrait ou d'un extraverti depuis mon enfance, et à nouveau en quantité depuis mon retour,  les faiblesses et insuffisances des habitants de ma tribu me sont également bien connues.  La comparaison, je dois dire, est édifiante, pour ne pas dire terrifiante. Le pire n'est pas le fait, en soi, mais l'espèce de dénégation, de refus d'admettre qu'une autre façon de vivre, d'exister, de respirer, d'être humain et divin, soit possible.  Cette myopie, ou aveuglement tournent presque au déni de réalité. Le nombrilisme, l'attachement à soi-même est si intense, si viscéral, que l'hypothèse que d'autres civilisations supérieures aient, par malheur, existé, et existent bel et bien, est écarté avec une assurance phénoménale, un aplomb quasi pathologique. Je n'exprime ici que la conclusion tirée d'expériences personnelles, de faits que j'ai constatés plus d'une fois, dans des circonstances et situations variées, mais avec une régularité et une obstination objective qui en font selon moi des lois rigoureuses, avérées, toute une science ethno-psychologique et ethno-psychiatrique qui est encore à bâtir et à découvrir plus largement, peut-être, dans le prolongement de l'ouvrage fondateur de E.T. Hall intitulé The Hidden Dimension. Le plus stupéfiant est que ce déni de réalité s'étend même aux religieux qui ne sont pas ouverts à l'infini de Dieu, mais au contraire fermés, refermés sur eux-mêmes, leurs langues seules, leurs livres uniques, leur histoire, leurs rites, tout ce qui est leur, par hasard ou par chance, à l'exclusion des autres mondes spirituels. Ceux-ci sont tous frères, tous apparentés. mais le voir, le savoir, le reconnaître, le vivre, vivre à ce niveau, et le faire voir,  faire savoir  cette réalité, n'est pas à la portée du faible et du paresseux, moins encore du sectaire. Ce n'est pas, ce ne peut pas être, en dépit de ce que certains m'objectent très vite, pour se protéger et surtout ne pas s'interroger,  je ne sais quelle hostilité à moi-même, mes aïeux ou ma propre civilisation,  qui me pousse ou me motive, mais la réalité des faits, la constance des expériences dans les deux sens, pour ou contre, ici et là-bas, à plusieurs reprises et sur un très long intervalle de temps. Il s'agit pour moi de l'enquête d'une vie entière, menée d'une manière sérieuse,  responsable, à mes risques et périls, comme explorateur indépendant, sans soutien des divers cnrs, ou autres institutions. Quand bien même je serais un incapable, inapte et inepte, un personnage inintelligent, douteux, pourquoi pas mythomane ou fabulateur, ce que certains se sont empressés de penser, ou d'insinuer avec fourberie, sans politesse, pour tenter d'échapper à la pression des faits, à la force du réel,  les faits sont têtus, les écrits, les expériences, les voyages, le terrain et non les livres  : tout ce qui fut parfois nié, face à moi, sans honte et sans gêne, avec une impudeur ou impudence instinctives, avec des fanfaronnades,  avec extravagance, avec la vanité exemplaire de la gasconnade, si ce n'est la malhonnêteté,  la méchanceté, ou  la bêtise pures et simple. Mais peu importe et je pardonne à tous. Je me borne à constater et à dire, par souci de l'intérêt général, que la comparaison est cruelle, croyez-moi, y compris dans ma propre famille, car j'acquiers en une seconde des frères et des sœurs en la personne de passants fugitifs que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam. J'oeuvre, dussé-je friser le ridicule, ou la présomption, peu m'importe car j'ai la conscience tranquille, dans l'optique du salut national et, plus encore, du salut international. Le spectacle que nous donne un président américain hors norme, pour qui apprécie le théâtre et le cinéma, non pas seulement dans les petites salles ou en Avignon dans la rue,  mais sur la grande scène brûlante, les planches immenses du monde, est édifiant. Car, gouverner en utilisant et créant le chaos, en le maniant comme une sorte d'outil à tout faire, ne fut osé, ou tenté, dans l'histoire des hommes, et avec beaucoup moins d'argent et de moyens matériels,  que par les déments de l'histoire les plus dénués de scrupules. Une extériorisation forcenée, l'absence d'esprit et d'élévation, cette inintelligence ou décérébration sans empathie profonde, satisfaite d'elle-même, lui valent et lui vaudront, sous un prisme oriental, aux yeux orientaux, dans la sempiternelle mémoire orientale, vu de très loin, une réputation d'enfant gâté, obsédé par son nombril, enfermé en lui-même, niant toute réalité extérieure à soi,  spectacle inédit et inouï qui, pour tout observateur impartial, vaut son pesant d'or. Le monde d'à présent est tel, si shakespearien, que la fréquentation des théâtres et des cinémas est devenue superflue. Les arts sont donc en complète décadence. Et qu'en est-il des soubassements du christianisme ?  Celui-ci est si prodigieux, si les mots gardent un sens, que les miracles du sacrifice de la messe, de l'eucharistie. n'ont rien à gagner à la banalisation de l'habitude. Messe et communion fréquentes, rites mécaniques et machinaux sont loin d'être une valeur suprême. En tout, la qualité prime la quantité. J'aimai et admirai, un dimanche soir, la déclaration touchante d'un prêtre assez jeune:  "A l'offertoire, nous autres prêtres, n'en menons pas large." confession émouvante qui témoigne d'une haute conscience de la vérité des mots et des gestes, de la responsabilité des rites. Que faire, en résumé, en condensé ? Ouvrir portes et fenêtres afin d'aérer, lancer de gigantesques chantiers d'échanges et de synthèses, travailler, prier, méditer. S'abstenir de jalouser, d'envier et de rivaliser avec plus fort que soi, mais se mettre à l'école des autres cultures et civilisations, au lieu de croire, sans preuves, leur être supérieur et espérer follement les convertir à la vérité inéluctable du confort matériel, du désir ou caprice individuel, de l'absolutisme féminin, et aux mirages contemporains d'un occident énervé et épuisé.